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20/10/2015 10:36 EDT | Actualisé 20/10/2016 05:12 EDT

Le doute, l'ennemi des femmes

Le doute de soi à outrance m'apparaît comme une pathologie incapacitante toute féminine. Et c'est d'une injustice révoltante.

J'ai bien aimé le premier épisode sur le doute de l'émission C'est fou, présenté samedi dernier à la Première chaîne de Radio-Canada. On y entend l'écrivaine, dramaturge et traductrice Fanny Britt, récipiendaire du prix du Gouverneur général, parler candidement de son syndrome de l'imposteur. Il y a quelque chose d'étonnant là-dedans me direz-vous, mais ça semble être un doute qui l'inspire, une sorte de moteur (quoique souffrant...)

Là où je le trouve moins sympathique, c'est quand le doute envahissant chez une femme se mue en un sentiment d'incompétence profond qui la mène jusqu'à l'autocensure.

Or, il se trouve que je cours ces jours-ci après des chercheuses universitaires pour les interviewer en vue d'une série d'articles sur les femmes et la religion.

Eh bien, jamais je n'ai autant eu à insister, supplier, tirer les oreilles pour, au final, interviewer des femmes extrêmement intéressantes et bourrées de savoirs. En plus de 10 ans de journalisme, je n'avais jamais vu ça.

D'ordinaire, quand je demande à un expert (et je pèse le «un», car ce sont majoritairement des hommes) de m'accorder une entrevue, je reçois invariablement un «Oui, bien sûr, absolument».

Alors que là... Même les chercheuses ayant accepté de me parler d'emblée se sont presque excusées d'avance de leur potentielle incompétence. J'ai eu droit à des «si je peux vous être utile, je serais disponible» et des «selon les aspects pour lesquels vous cherchez de l'information, je pourrais, ou non, vous éclairer»... Et ce, de la part de doctorantes hautement qualifiées!

Je vais être bien claire, je n'ai JAMAIS reçu ce genre de réponse de la part d'un intervenant masculin, quel qu'il soit.

D'où vient ce manque de confiance des chercheuses? Est-ce que quelque chose cloche avec la culture universitaire?

Il semblerait bien que oui, selon cet article de La Gazette des femmes dans lequel on apprend qu'«en 2012, 32% des Québécoises détenaient un diplôme universitaire contre 27% des hommes, selon l'Institut de la statistique du Québec. Pourtant, elles restaient moins publiées, moins citées, moins embauchées. Les études montrent régulièrement que, malgré un certain rattrapage, le milieu universitaire se modèle encore au masculin, des bancs des études supérieures à la tribune professorale.»

Et le problème ne s'arrête pas là. J'ai travaillé récemment sur le dossier de la place des femmes en politique. Les vétéranes interviewées m'ont dit combien la plupart des hommes sont prompts à se présenter, contrairement aux femmes, parfois plus qualifiées mais aussi plus hésitantes quant à leurs capacités, qui ont besoin d'être longuement rassurées.

Les recruteurs aussi constatent régulièrement ce manque de confiance que Monique Jérôme-Forget a souvent déploré. «J'ai été en position d'offrir des promotions. Et les femmes me disaient: "Je ne suis pas prête, je n'ai pas toutes les qualités." Disons qu'un poste exige 10 qualifications. Le gars qui en a trois postule. La fille qui en a huit dit: "Il m'en manque deux".»

Il y aurait une explication fort simple à ce manque de confiance des femmes: on ne les traite pas de la même façon que les hommes.

Dans un article intitulé «L'Échec au féminin» publié dans la dernière édition du magazine Châtelaine, la journaliste Marie-Hélène Proulx a interviewé la psychologue du travail et professeure universitaire Hélène Lee Gosselin à ce sujet. Le constat est sombre.

«Il y a quelques années, j'ai comparé le cheminement professionnel de 11 vice-présidentes à celui de 16 vice-présidents travaillant dans les mêmes trois organisations [...] pour les gars, l'ascension avait été beaucoup plus rapide. Leur talent avait tout de suite été remarqué par leurs patrons, ils s'étaient vite fait confier des mandats importants, et cette reconnaissance des gens en autorité - souvent des hommes - leur avait donné confiance pour solliciter de postes plus élevés. Quant aux filles, c'est surtout grâce à leur propre initiative qu'elles avaient avancé dans l'entreprise. Elles s'investissaient à fond dans leur fonction pendant quelques années, puis, quand elles avaient le sentiment d'avoir fait le tour du jardin, elles se cherchaient une autre situation... Au final, elles n'avaient pas du tout reçu les mêmes doses d'approbation sociale et de renforcement qui font qu'on ose davantage, qu'on se sent légitimé à aspirer à plus grand, plus rapidement.»

Ainsi, «la côte est pas mal plus à pic pour les femmes». La société doute de leurs capacités et les femmes ont intériorisé ce doute.

À un point tel que, les rares fois dans ma vie où je me suis comportée avec audace, professionnellement parlant, j'ai bien ressenti la subtile désapprobation de mes copines (souvent inconsciente). Elles me trouvaient un peu «pense bonne» sur les bords et semblaient juger négativement mon manque de modestie.

Dans une société où les femmes portent encore le fardeau de la preuve de leur compétence, où les boys' clubs sévissent partout, pas seulement dans les cercles de pouvoir, mais dans les entreprises, la fonction publique, les universités, etc., le doute de soi à outrance m'apparaît comme une pathologie incapacitante toute féminine. Et c'est d'une injustice révoltante.

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