LES BLOGUES
07/02/2018 09:00 EST | Actualisé 07/02/2018 09:00 EST

Ces jours où j’ai voulu mourir

Ignorant mon autisme à l'époque, ma vie était une suite ineffaçable de rejets, malentendus, incompréhensions et devenir adulte, faire face à l'avenir, ne me disait rien de bon.

Tant que le suicide sera un sujet tabou, trop des gens continueront de mourir sans la moindre espérance.
Getty Images/iStockphoto
Tant que le suicide sera un sujet tabou, trop des gens continueront de mourir sans la moindre espérance.

Oui, je dis bien « ces jours ». Car ils se sont avérés malheureusement trop nombreux tout au long de mon parcours de vie. La pulsion de mort m'a accompagné durant de longues périodes sinistres où la seule échappatoire valable pour moi était de dire un adieu bien définitif à mon existence. Existence que je ne savais nullement gérer selon mes besoins essentiels et mes envies consolatrices. Avoir eu sous la main une machine fonctionnelle à remonter le temps, j'aurais calibré l'engin pour mettre le cap sur avril 1912 afin de prendre un aller simple sur le Titanic et me laisser couler mollement dans l'océan glacé. Sans faire le moindre bruit et en laissant s'effacer naturellement la trace de mon passage furtif sur la planète terre. Mourir, s'annonçait mon seul espoir.

Déjà dès les premières années de l'enfance, l'idée de la mort m'obsédait tout autant que de jouer avec de blondes poupées Barbie ou de visionner Bobino et autres émissions télé enfantines et naïves au retour de l'école. J'étais une boule dense d'anxiété perpétuelle, tout m'inquiétait, même les événements les plus usuels. Mon film préféré était Harold et Maude où le protagoniste principal met en scène son suicide à plusieurs reprises au début du visionnement. Le suicide ne me paraissait pas plus dramatique que de prendre le thé ou de partir en randonnée pédestre sur le mont Saint-Hilaire.

Mourir à l'adolescence?

À l'adolescence, mon premier passage à l'acte m'apparaissait anodin, naturel et indigne de mentions. À un tel point que je n'ai même pas daigné rédiger de lettre de suicide pour expliquer mon choix et les raisons annexes. Cette idée ne m'a même pas effleuré l'esprit. Mes raisons, je les connaissais et il me semblait que mon départ n'attristerait personne et qu'on ne perdrait pas de nombreuses minutes à en faire la lecture avec intérêt. Je voulais juste partir. Partir ni vu ni connu, dans le silence. Partir comme un petit poulet, comme on dit chez nous.

Nous étions un certain vendredi soir, après une très ordinaire journée de classe, un souper banal sans fioriture avec mes parents et une soirée télé classique de soir de semaine. Je devais avoir 15 ou 16 ans. Je n'avais fait nulle mention de mon sordide projet à qui que ce soit. Je ne cherchais pas l'attention, je n'espérais aucunement être sauvée. Ayant sous la main quelque médication pour l'anxiété, j'ai choisi sans hésitation ou regret de prendre les cachets restants à l'heure du coucher. Heure standard de la mise au lit, aucune émotion, aucun soupçon. Je croyais avoir suffisamment de comprimés en réserve pour me loger éternellement dans les bras de Morphée.

Je voulais juste m'effacer sans songer aux conséquences. Je ne m'aimais juste pas suffisamment pour me donner une chance, pour lancer un S.O.S., pour prendre le risque de devoir continuer à confronter ce quotidien qui me désespérait au plus haut point. Ignorant mon autisme à l'époque, ma vie était une suite ineffaçable de rejets, malentendus, incompréhensions et devenir adulte, faire face à l'avenir, ne me disait rien de bon. Je me suis réveillée plutôt surprise le samedi matin, secouée fortement par ma mère qui venait de comprendre les enjeux en cours. Contrairement aux héroïnes de films dramatiques, je n'avais même pas parsemé ma table de chevet de contenants vides. J'ai vomi, j'ai visité l'hôpital, j'ai dormi tout le reste du week-end en ouvrant parfois un œil évasif. Le lundi matin, je suis retournée en classe, comme après une fin de semaine usuelle. Certains faisaient du sport en famille, visitaient des lieux amusants. Moi, je cherchais à fuir tout ça.

Une solution permanente à un problème temporaire?

J'ai connu moins de réelles tentatives de suicide que de pensées suicidaires en arrière-plan, de fantasmes de passage à l'acte, de projets bien élaborés et réfléchis. Mais les idées suicidaires pointaient leur museau effronté régulièrement à chaque moment lourdement difficile de mon existence, venaient me narguer, me dire que c'était LA solution. Et je les croyais dur comme du béton. Heureusement, à travers leurs murmures macabres, j'entendais une petite mélodie, comme un ver d'oreille qui revenait me hanter. Une petite voix cajoleuse me disant d'attendre, que les choses allaient s'améliorer. C'est cet espoir récidiviste qui m'a maintenue en vie et m'a souvent fait bifurquer de la trajectoire néfaste de la mort.

C'est cet espoir récidiviste qui m'a maintenue en vie et m'a souvent fait bifurquer de la trajectoire néfaste de la mort.

Cette phrase est un grand classique : le suicide est une solution permanente à un problème temporaire. Elle est bien tristement toujours proférée avec une bienveillance paternaliste et détachée. Elle ne doit bien évidemment pas émaner d'une personne ayant vu la mort lui faire maints clins d'œil aguicheurs. En vérité, dans les moments où l'on flirte audacieusement avec la mort, on ne sent aucunement que le problème est temporaire. En ces instants pénibles, le problème est réellement permanent à nos yeux. Car le problème c'est moi, ma vie, mes décisions, mon avenir. Je sentais alors que je ne pourrais jamais m'en sortir dignement et qu'aucune solution ne pouvait apparaître magiquement et me sortir du gouffre où je m'enfonçais jusqu'aux oreilles et au-delà.

Le suicide, un tabou néfaste?

Tant que le suicide et les envies suicidaires demeureront un tabou sociétal, les choses ne pourront s'améliorer considérablement. Ce dont j'avais uniquement besoin, c'était d'une oreille et d'une présence attentives et sincères. Dépourvues de jugement. Car lorsque l'idée du passage à l'acte est évoquée, un carnaval de jugement vient faire une fiesta endiablée. Des jugements et des tentatives maladroites de consolation souvent mécaniques. Rien qui ne soit salvateur.

Je ne voulais pas de mots consolateurs vides de sens, de « tu vas voir, tu en rigoleras dans un an », de « ce n'est rien, tu vas voir, ça va passer ». Car lorsqu'on est au fond du fossé et que la vie ne laisse transparaître aucun espoir à l'horizon, c'est d'une présence sincère et accueillante dont nous avons le plus besoin. D'une personne qui ne nous laisse pas tomber, qui ne minimise pas non plus nos peines et nos souffrances, qui nous serre très fort dans ses bras et qui comprend.

Tant que le suicide sera un sujet tabou, trop des gens continueront de mourir sans la moindre espérance.

Tant que le suicide sera un sujet tabou, trop des gens continueront de mourir sans la moindre espérance. La honte, la difficulté à mettre des mots clairs sur notre ressenti, la peur du regard négatif de l'autre, tout pousse à se replier à l'intérieur de soi au lieu de s'ouvrir et de chercher d'autres solutions. Car en parler à l'entourage est difficile. Le suicide fait peur et presque personne ne semble suffisamment bien armé pour accompagner adéquatement une personne qui a perdu tout espoir. Plus nous en parlerons ouvertement, plus les personnes concernées oseront briser le silence sur leur état et plus nous serons en mesure de sauver des vies.

Et maintenant?

Maintenant, je vais très bien. La vie finit toujours par faire son grand ménage. Le malheur n'est pas éternel et habituellement après des phases de désespoir surviennent heureusement des moments de bonheur, de retrouvailles et des situations où la lumière rejaillit enfin. C'est pourquoi il ne faut pas hésiter, malgré tout, à se donner une chance supplémentaire et écouter ce petit murmure intérieur qui peut nous ancrer à la vie. Faire un bilan des domaines où tout se déroule bien, lister nos amis sincères, colliger nos points forts auxquels nous raccrocher est primordial. Et trouver cette personne à l'écoute, fiable, humaine, empathique, autour de soi ou par les services de professionnels formés et sensibilisés aux problématiques reliées au suicide.

De nombreuses ressources existent, que ce soient les lignes d'écoute téléphonique ou divers organismes dans votre région. Au besoin, gardez près de vous un numéro de téléphone accessible en tout temps.

Besoin d'aide pour vous ou un proche ?

Communiquez avec votre centre de prévention du suicide ou avec les intervenants de la Ligne québécoise de prévention du suicide : 1-866-APPELLE (277-3553).

Vous pouvez consulter d'autres textes de Marie Josée Cordeau sur son site 52 semaines avec une autiste Asperger.

Les billets de blogue les plus lus sur le HuffPost