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03/05/2018 06:00 EDT | Actualisé 03/05/2018 06:00 EDT

Quand tu n’as pas d’argent, tu n’as pas de dignité

Quand on a le malheur de sombrer dans le gouffre de la pauvreté, la société nous catalogue comme citoyens inférieurs.

Getty Images/iStockphoto

Il y a de ces expériences qui nous marquent au fer chaud, qui nous choquent et se digèrent aussi bien qu'un sandwich aux pitons verts. Je vous raconte une tranche de vie qui pousse à la réflexion sur un phénomène malheureusement très répandu : la discrimination basée sur la pauvreté.

Vendredi soir. Pharmacie du quartier. La semaine a été chargée et je magasine les prix de l'ibuprofène avec ma face du soir, des traits tirés, un maquillage surmené et des cheveux un peu rebelles.

Me voilà donc devant le comptoir des analgésiques, en train d'essayer de me rappeler combien coûte le même flacon de comprimés dans les autres pharmacies. Je me turlupine les méninges devant l'étalage de médicaments depuis un petit moment quand, du coin de l'œil, j'aperçois un jeune homme en uniforme qui me surveille. Un gardien de sécurité. Appelons-le Paul. Je me rends donc compte que Paul juge que je suis une menace pour le commerce. À un tel point qu'il me suit partout dans la pharmacie, et il pousse la chose jusqu'à me suivre à la caisse et rester là jusqu'à ce que j'aie payé et pris le chemin de la sortie.

J'ai marché sur quelque chose. Je me suis retournée, c'était ma dignité qui gisait là, tout écrabouillée.

J'ai quitté le commerce avec un «moton» dans la gorge. J'étais tellement chamboulée! À ce moment de ma vie, je me suis vraiment sentie comme une merde... Une tornade F5 de pensées négatives a envahi mon cerveau, c'est à peine si je me rappelais comment marcher pour retourner à ma voiture. Un pied devant l'autre, encore, et puis OUPS! J'ai marché sur quelque chose. Je me suis retournée, c'était ma dignité qui gisait là, tout écrabouillée.

Oui, la vie différente entraîne beaucoup de parents comme moi sur le chemin qui mène à la pauvreté. Et il vaut mieux ne pas être pauvre dans notre société. Pourtant, «les pauvres» sont assez nombreux, merci au Québec. Selon le Mouvement Desjardins, le nombre de personnes à faible revenu était estimé entre 693 000 et 1,1 million en 2014, ce qui est plus que les populations de Laval et Gatineau réunies. Énorme!

La pauvreté, ça brise. Quand on a le malheur de sombrer dans le gouffre de la pauvreté, la société nous catalogue comme citoyens inférieurs. Vaut mieux oublier tout rapport d'égalité avec nos semblables. Quand tu n'as pas d'argent, tu n'as pas de dignité. Mais on ne choisit pas de vivre la pauvreté. N'importe qui peut basculer. Perte d'emploi, séparation, maladie, accident: c'est la descente aux enfers. Personne n'est à l'abri. Personne ne devrait juger.

Et pourtant. Les jugements et les préjugés envers les personnes à faible revenu sont chose courante : «Les pauvres ne savent pas s'organiser», «les pauvres ont juste à aller travailler» ou encore «les b.s. profitent du système» et j'en passe.

Saviez-vous que le gouvernement du Québec entretient les préjugés à l'égard des pauvres? Je m'explique : dans le préambule de la Loi visant à lutter contre la pauvreté et l'exclusion sociale, on retrouve l'extrait suivant : «les personnes en situation de pauvreté et d'exclusion sociale sont les premières à agir pour transformer leur situation» alors que dans le Plan d'action gouvernemental pour l'inclusion économique et la participation sociale 2017-2023, on retrouve l'extrait suivant : «les personnes en situation de pauvreté et d'exclusion sociale sont les premières à pouvoir agir pour transformer leur situation.» Et voilà. Très subtilement, on a détourné le sens de la phrase en ajoutant le mot «pouvoir». De cette façon, on met sur le dos des personnes pauvres la responsabilité de leur situation, ce qui ne fait qu'amplifier la perception des gens qui pensent que les pauvres n'ont qu'à se botter le derrière pour s'en sortir. C'est bien triste de voir notre gouvernement entretenir les préjugés de ce genre contre les personnes qui sont souvent les plus vulnérables de notre société.

C'est bien triste de voir notre gouvernement entretenir les préjugés de ce genre contre les personnes qui sont souvent les plus vulnérables de notre société.

Non, on ne choisit pas la misère. Elle nous tombe dessus aussi délicatement que la foudre qui s'abat sur un arbre. Qui voudrait de cette vie-là? Chaque personne que l'on croise au quotidien a sa propre histoire. Jeune, vieux, riche ou pauvre. J'ai découvert récemment une série documentaire qui décortique et démystifie la vie de sans-abris. Enrichissant. Les gens qu'on nous présente dans cette série sont touchants, attachants. Et en écoutant leur histoire, on réalise que ça pourrait être notre frère, notre sœur, notre ami. Ça pourrait être nous. On ne sait jamais quand la vie va nous faire une jambette.

C'est déjà bien difficile de survivre chaque jour avec un revenu insuffisant pour combler tous ses besoins. Mais quand il faut vivre la discrimination en plus... Ça alourdit l'épreuve. La discrimination est caméléon, elle prend plusieurs formes : du visage fermé de la caissière au marché au commentaire blessant d'un passant, jusqu'au jugement du gardien de sécurité de la pharmacie.

Paul, tu m'as jugée sur mon apparence ce soir-là, et tu t'es trompé. Non, je n'avais pas l'air d'une dame fortunée. Oui, j'avais le visage d'une fille qui vient de sortir du cycle «spin» d'une laveuse à linge détraquée. Oui, je porte un manteau de moyenne qualité et mes bottes ont vu défiler plusieurs hivers. Mais tu sais quoi? Il n'y a pas une once de malhonnêteté en moi et pendant que tu t'acharnais à me suivre, la grande dame bien fagotée a peut-être eu le temps de mettre deux flacons de parfum dans sa bourse sans être dérangée...

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