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16/02/2018 09:00 EST | Actualisé 16/02/2018 09:00 EST

La guerre silencieuse

Quand mon garçon a cessé de respirer après avoir quitté mon ventre, j’ai senti les mains puissantes du destin m’agripper, me soulever à bout de bras et me catapulter sur-le-champ de bataille de la vie différente.

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Je suis une combattante. Une survivante. La vie a beau me foutre des baffes sur la gueule à répétition, toujours, je me relève. On me dit souvent: «je ne sais pas comment tu fais! » Toujours, je réponds que ma force, c'est l'amour, tout simplement. Parce que ma vie en est remplie. Et parce que mes racines ont toujours baigné dedans.

J'ai grandi dans une famille aimante. Nous n'étions pas riches, mais bien confortables. Je n'ai jamais manqué de rien avec mes parents. J'étais la plus jeune de la famille et la plus gâtée, je le sais. J'ai eu une belle enfance et une belle adolescence. La vie m'a servi une première baffe quand j'ai quitté le nid familial pour aller vivre avec celui que je croyais être mon prince charmant. Comme c'était beau dans mon imagination! La petite maison à la campagne, le bébé, le chien... La réalité m'a vite rattrapée! J'étais trop jeune et trop rêveuse... Ah, ces foutues lunettes roses... Je les ai jetées depuis...

Quelques années après, un petit garçon est entré dans ma vie. Différent, celui-là... Très différent...

Je n'avais pas terminé mes études et lui a perdu son travail deux semaines après qu'on ait déménagé ensemble. Loyer impayé, propriétaire pas content à la porte, factures impayées, frigo vide. Très mauvais départ! J'ai dû me botter le derrière et faire un retour aux études pour ensuite pouvoir aller gagner ma croûte et avoir une vie décente. Une grossesse plus tard, une belle petite fille est venue ensoleiller mon quotidien. Quelques années après, un petit garçon est entré dans ma vie. Différent, celui-là... Très différent... Jamais je n'oublierai le jour de son arrivée. En un claquement de doigts, tout a basculé. Quand il a cessé de respirer après avoir quitté mon ventre, j'ai senti les mains puissantes du destin m'agripper, me soulever à bout de bras et me catapulter sur-le-champ de bataille de la vie différente.

Le choc a été brutal. Quand j'ai repris mes esprits, j'ai regardé autour de moi. Le combat faisait rage et je devais choisir: me battre ou m'écraser. Je me suis levée et j'ai pris les armes. Depuis, sans relâche je mène le combat. Sur le champ de bataille de la vie différente, point de trêve pour les combattants. Certains, à bout de forces, finissent par hisser le drapeau blanc, incapables de continuer la lutte. Des années de combat perpétuel et de trop nombreuses blessures les ont épuisés, les ont terrassés.

C'est une guerre silencieuse, qui a lieu sur un champ de bataille invisible.

Oui, les combats sont durs. Mais le plus choquant pour moi a été de réaliser qu'avant d'être enrôlée de force dans l'armée des Parents Pour Toujours, je n'aurais jamais seulement pu soupçonner l'existence de cette guerre. Car même si elle fait rage chaque jour tout autour de nous, elle ne fait pas les manchettes. C'est une guerre silencieuse, qui a lieu sur un champ de bataille invisible.

C'est un fait cruel, mais oui, le champ de bataille de la vie différente est invisible aux yeux de ceux qui n'ont pas à y combattre. Les combats qui s'y déroulent sont impitoyables, mais ils sont toujours dissimulés sous un voile opaque. Je me rappelle... Avant que la vie différente ne m'enveloppe... Je travaillais, je payais mes factures en chialant comme tout le monde et le weekend, entre 2 brassées de lavage, j'essayais de relaxer, de décrocher un peu. Comme tout a changé avec l'arrivée de mon fiston différent... Fini le 8 à 4 du lundi au vendredi, fini le salaire garanti, au diable la sécurité financière, bonjour la misère!

Quand l'ombre de la dépression est venue planer au-dessus de ma tête, j'ai relevé mes armes: force, détermination, tête de cochon.

Je me suis retrouvée monoparentale et pauvre, mais toujours forte et déterminée à ne pas couler. Quand l'ombre de la dépression est venue planer au-dessus de ma tête, j'ai relevé mes armes: force, détermination, tête de cochon. J'ai mis en place les mesures de guerre et j'ai ordonné à mon cerveau de faire du temps supplémentaire. Il fallait tout examiner, tout analyser, et décider d'un plan d'action pour mettre un terme à cette lutte perpétuelle.

J'ai rassemblé les combattants. J'ai proposé un plan de guerre: création d'un regroupement, pétition, actions politiques, pressions. L'armée des Parents Pour Toujours est forte et déterminée. Nous avons inondé de lumière le champ de bataille de la vie différente afin que tous soient témoins de nos combats. Des discussions ont été entamées avec les dirigeants qui ont le pouvoir de mettre un terme à nos luttes. Pour la première fois, nous pouvons espérer la fin de cette guerre.

L'État doit supporter les familles naturelles tout comme il supporte les familles d'accueil.

Faire la guerre est épuisant. Il y a des jours où je laisserais tout tomber. Des jours où j'ai juste le goût de m'écraser sur mon sofa et zapper la télé. Mais je continue la lutte. Par amour pour mon fiston. Et aussi par principe. L'État doit supporter les familles naturelles tout comme il supporte les familles d'accueil. C'est une question de justice sociale. Les parents pour toujours ont assez fait la guerre. Ils méritent la paix. Et ils iront jusqu'au bout. Ils vont peut-être quitter le champ de bataille poqués, mais ils vont en sortir vainqueurs. L'amour et la détermination, c'est fort.

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