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S'initier au rôle de l'architecture: « Et si la beauté rendait heureux»?

Dans leur ouvragePierre Thibault et François Cardinal désirent amener le grand public et nos élus à prendre conscience des relations qu'ils entretiennent avec les environnements bâtis dans lesquels ils évoluent au quotidien.
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Dans leur ouvrage « Et si la beauté rendait heureux », Pierre Thibault et François Cardinal désirent amener le grand public et nos élus à prendre conscience des relations qu'ils entretiennent avec les environnements bâtis dans lesquels ils évoluent au quotidien. Avec pour prémices que le Québécois « typique » n'est pas suffisamment sensibilisé à l'impact de l'architecture sur sa qualité de vie. C'est en usant d'une formule à l'image de la structure du livre que les deux auteurs ont introduit une première fois leur ouvrage en public ; ainsi, le 13 octobre dernier au Musée Pointe-à-Callières, j'ai assisté au dialogue entre un journaliste intéressé à l'architecture et un architecte passionné.

D'emblée, lors de la conférence, Pierre Thibault a éclairé l'auditoire sur sa définition du « beau », soit celle sur laquelle repose son usage dans le livre. Se sentir dans un « bel » environnement advient lorsque tous nos sens sont sollicités par les éléments qui le composent, procurant ainsi au contemplateur un moment d'intensité et de bien-être.

Imaginez-vous un instant près de la mer, enveloppé d'une moiteur un peu aigre picotant vos joues, les grains de sable roulant sous vos pieds nus à chaque pas vous rapprochant de la rive, le grondement sourd des vagues dans vos oreilles, les effluves salés de la mer chatouillant vos narines, et votre vue emplie des reflets de lumière dansant sur un horizon d'ondulations infinies... N'est-ce pas un « beau » moment ! Et donc, de souligner que la beauté ici n'a rien à voir avec l'esthétique ou la perfection comme nous avons l'habitude de l'employer, et cela, trop souvent en comparaison à certains critères et standards - communément identifiés « canons de beauté ».

Pierre Thibault continue en expliquant le rôle qu'il attribue à l'architecte et à l'architecture dans un espace naturel - comme décrit dans l'exemple ci-haut - et selon sa vision de la beauté. Il perçoit sa tâche d'architecte comme celle de mettre en évidence cette pureté de la nature par l'étrangeté que provoque l'insertion d'un objet architectural, mais aussi, inversement, de souligner la splendeur d'un paysage par une attention toute particulière à la création de cadres contemplatifs à l'intérieur de ces dispositifs architecturaux.

L'atelier en mouvement, aux Jardins de Métis de Charlevoix, 2014. © Atelier Pierre Thibault

Il poursuit sur l'effet des aménagements sur le comportement des individus. Par exemple, un individu qui, tous les jours, a la chance d'être bercé par le vent du haut de sa maison perchée en front de mer, n'aura certainement pas la même attitude, ni la même posture face à la vie, que celui habitant en bordure d'autoroute. Ou encore, la concentration d'une personne au travail différera qu'elle soit enfermée dans une pièce sans fenêtre et tétanisée par la lumière de néons, ou qu'elle se trouve dans un espace baigné par la lumière naturelle.

Pour doucement conclure, Pierre Thibault et François Cardinal prennent Copenhague à titre de référence afin de discuter des qualités de vivre en ville. Qu'est-ce donc le « beau » en milieu urbain, lorsque nous avons plutôt tendance à penser négativement de la sollicitation de nos sens en ville : le bruit de la circulation qui sature notre ouïe ; le smog qui embrouille notre perception visuelle du paysage ; les kilomètres de bitume qui rendent suffocantes les chaudes journées d'été ; etc. Les deux auteurs fournissent une réponse assez simple : la « beauté » en ville concerne plutôt une question d'échelle.

Nous nous sentirons bien dans un milieu urbain pensé à l'échelle de l'homme. Un environnement où facilement nous pouvons nous rendre à pied dans nos commerces préférés et circuler de manière sécuritaire à vélo. Autrement dit, un environnement où nous côtoyons plus d'humains que de machines à moteur (même stationnées) lorsque nous en arpentons les rues. C'est aussi un milieu où nous avons suffisamment d'espace pour pratiquer nos activités et hobbies : nous y retrouvons des endroits pour le jardinage, nos barbecues en groupe, des parcs pour les enfants, un plat de gazon pour une séance de yoga, etc. Enfin, c'est très certainement une ville où la verdure tient une part importante et offrant un accès à l'eau.

À la lecture des exemples précédents, nous pouvons certainement avancer que Montréal, métropole du Québec, a les bases et les qualités pouvant en faire un centre urbain agréable à vivre. C'est d'ailleurs ce que les auteurs sous-entendent, et ce, afin que nous poursuivions nos efforts d'interventions sur la ville.

Vue de Copenhague. Crédit © Ursula Bach

En tant que professionnelle active dans le milieu du design et de l'architecture, j'entrevois la position de plus en plus cruciale que tiennent les acteurs des domaines de l'aménagement : l'impératif des enjeux climatiques nous pousse (nous urge !) à changer nos modes de vie, des transformations touchant directement nos environnements bâtis, urbains et paysagés et, par conséquent, les métiers de l'aménagement.

C'est pleine d'enthousiasme que j'observe une acuité accrue de ces enjeux chez la relève en design, en aménagement et en architecture, menant à des transformations dans leurs approches. Mais, sans la compréhension des bases d'aménagement de la part du grand public et de nos décideurs, telles que les expliquent Cardinal et Thibault, nous plafonnerons bientôt dans le renouvellement de nos villes. Une meilleure compréhension et une intégration plus profondes de la culture architecturale et du design dans nos mœurs québécoises sont aujourd'hui essentielles.

Pour conclure, j'invite donc tous ceux qui nécessitent une mise à niveau de base sur ces questions à consulter « Et si la beauté rendait heureux ». L'ouvrage offre une entrée en la matière facile et agréable, par une mise en récit simple et poétique. Alors que pour les initiés, cet ouvrage ne sera qu'une révision de concepts que vous connaissez déjà bien. Cependant, j'espère que cette sortie motivera la relève à, eux aussi, énoncer haut et fort leur conception du beau.

La voix de Pierre Thibault, dont la valeur est certes incontestable, n'est pas la seule et nous devons la multiplier pour que le grand public acquière une vision étendue de ce qu'est la pratique de l'aménagement. Ce qui ne la rendra que plus accessible, car, comme les projets de Pierre Thibault sont souvent peu adaptés au portefeuille moyen, cela révélera que l'architecture est bel et bien disponible pour tous.

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