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10/07/2018 10:33 EDT | Actualisé 10/07/2018 10:41 EDT

Pour que la honte des victimes d'agressions sexuelles cesse

«Je ne comprends pas. Tu n'agis pas comme quelqu'un qui s'est fait violer.» Cette phrase, une amie me l'a adressée dans l'année suivant mon agression sexuelle.

Photo by Volkan Olmez on Unsplash

«Je ne comprends pas. Tu n'agis pas comme quelqu'un qui s'est fait violer.»

Cette phrase, une amie (de l'époque...) me l'a adressée dans l'année suivant mon agression sexuelle. Cette phrase m'a profondément marquée, au point de me plonger dans un grand état de malaise chaque fois que je me la suis remémorée les six dernières années.

Cette phrase, m'a fait sentir comme une impostrice et m'a fait douter de ma sensibilité, voire de mon humanité: «Suis-je normale? C'est quoi mon problème? Pourquoi je me comporte comme ça? » Aujourd'hui, après tout ce temps, je comprends mieux le pourquoi de certains de mes comportements. J'ai accepté mon cheminement depuis l'agression, même s'il a pu déranger, pour enfin être capable de répondre ici à cette accusation.

Alors: comment une victime d'agression sexuelle (et dans mon cas, armée) se doit-elle d'agir? Y a-t-il «une» façon de réagir à un tel événement? Combien de temps devons-nous rester (agir comme) une victime aux regards des autres?

Ceux qui possèdent les réponses à ces questions, selon moi, ont une sérieuse méconnaissance de la nature humaine et du développement de nos subjectivités individuelles.

Tout individu est la somme de ses expériences, mais aussi de son éducation et des valeurs qui lui ont été transmises. Ces derniers éléments ayant de plus influencé la manière dont il a pu entreprendre et «vivre» chacune desdites expériences. Nécessairement, toute personne se construit de manière unique. Ajoutons qu'au fil du temps, ces ramifications constituant un individu s'entremêlent et se consolident à en devenir difficilement soudables, et cela, autant pour lui que pour ceux qui le côtoient.

La manière dont une victime (ré)agira à la suite d'une agression dépend donc d'innombrables éléments liés tant à son passé, à son état intrinsèque qu'au contexte de l'événement. C'est d'ailleurs cette complexité qui nuancera la perception d'une victime sur la nature de l'agression qu'elle a subie: deux événements «semblables» n'auront pas la même gravité pour chacune des victimes. Dès lors, d'une part, un œil externe ne peut évaluer de la sévérité d'un événement. D'autre part, les réactions et les séquelles d'une victime seront, elles, assurément imprévisibles et singulières.

«Il n'y a pas de petits crimes», cette simple phrase tirée de la capsule du CAVAC (Centre d'aide aux victimes d'actes criminels) évoque parfaitement ces constatations. Par conséquent, nul n'est en mesure de juger du comportement d'une victime, même s'il semble inapproprié.

TAM-TAM \\ TBWA

Pour ma part (et pour illustrer mes propos), j'ai développé toute ma jeunesse un mauvais rapport avec mon corps. En tant que première figure de présentation de notre subjectivité au monde (c'est d'abord à travers nos attributs physiques que nous sommes visibles et reconnaissables), j'ai longtemps cru que c'était à travers mon corps que j'acquerrais l'appréciation et l'approbation des autres. Mais je le détestais ce corps... Lui et moi avons donc évolué comme deux entités séparées.

Pendant des années, paradoxalement, j'ai tenté de me revaloriser d'une atteinte à mon corps en utilisant mon corps, tel un objet.

En d'autres mots, il m'apparaissait plutôt comme un outil. La notion d'intégrité physique m'était totalement inconnue et j'ai longtemps agi sans aucun respect pour mon corps. D'ailleurs, ce serait mentir de prétendre qu'aujourd'hui, je sois enfin arrivée à vivre en parfaite symbiose corps/esprit. Puis, cette désincarnation s'est affermie au moment de l'agression, car, confrontée à une situation où j'ai cru laisser ma peau, mon esprit s'est complètement évadé – ce qui, de façon contradictoire, révèle la puissance des mécanismes de protection du corps humain face au danger!

Brisée, seule et vulnérable à la suite de cet événement, comment pouvais-je essayer de me valoriser autrement que par des moyens m'étant déjà connus? Instinctivement, j'ai donc reproduit ce que j'avais fait toute ma vie. Pendant des années, paradoxalement, j'ai tenté de me revaloriser d'une atteinte à mon corps en utilisant mon corps, tel un objet.

N'ayez pas honte si vous ne comprenez pas vos réactions et qu'elles ne semblent pas correspondre aux conceptions populaires.

Ainsi, à plusieurs reprises, je n'ai certainement pas agi comme ce qui peut être attendu d'une personne dont on a violé l'intégrité physique. Mais j'ai fait ce que j'ai pu avec les moyens dont je disposais, des moyens malheureusement fondés sur une mauvaise estime corps/esprit et une vision erronée sur la manière de se faire aimer. C'est seulement à la suite de nombreuses années de psychothérapie et de développement personnel que j'ai pu amorcer un changement sur mes propres perceptions de ma personne.

C'est pourquoi je dis à toutes les victimes: n'ayez pas honte. N'ayez pas honte si vous ne comprenez pas vos réactions et qu'elles ne semblent pas correspondre aux conceptions populaires. Elles sont tout à fait légitimes: elles relèvent de ce que vous avez inconsciemment construit pour traverser la vie en tant que mécanisme de protection.

Néanmoins, si vous souhaitez grandir de cette épreuve et modifier certains de vos mécanismes pouvant vous être nuisibles à long terme, je vous invite fortement à vous tourner vers des professionnels. Ils vous aideront à mieux comprendre ce que vous vivez et qui ne vous jugeront pas, car ces personnes formées, elles, savent. Notre entourage, quoiqu'il nous aime et souhaite nous aider, n'a pas toujours les connaissances pour ce faire. Les CAVAC offrent cette aide professionnelle gratuitement.

Il y a presque un an, la vague de dénonciation d'agressions sexuelles balayait le Québec. Depuis, beaucoup d'encre a coulé – expression un peu désuète à l'ère des réseaux sociaux j'en conviens – pour frapper sur les agresseurs, mais aussi pour soutenir un certain sensationnalisme autour de ce phénomène.

Les grands titres focalisent sur les actes des agresseurs (des fois, ils cherchent à les ridiculiser plutôt qu'à souligner la gravité de leurs actes), le nombre de victimes, leur déboire professionnel qui s'en suit, le «politiquement correct» pour discuter de l'agression sexuelle (la dérive médiatique autour du spectacle de Guy Nantel, par exemple), etc. Mais trop peu a été dit sur les conséquences pour les victimes et sur la façon dont elles doivent être accompagnées: sur la façon dont nous devons regarder les victimes en tant que société.

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Au contraire, pensons à Alice Paquet qui s'est fait juger publiquement par des individus qui ne possèdent aucune information sur elle, son passé, sa vie, etc., et donc des mécanismes défenses qu'elle a dû développer à travers le temps. Cette jeune femme a fait ce qu'elle a pu avec les moyens qu'elle possédait, dans des circonstances données, et peu de personnes ont cherché à comprendre. Chacun est plutôt allé de ses opinions personnelles, fondées sur ses propres valeurs et expériences. Cela dit, un comportement peu surprenant venant d'une société toujours de plus en plus individualiste.

Je me sentais le devoir de vous partager cette prise de conscience personnelle par rapport à ma propre expérience, car, si nous souhaitons que cette vague de dénonciation représente un moment décisif positif dans notre société, nous devons passer à l'étape suivante.

Un an après, nous devrions enfin commencer à parler des victimes: qu'est-ce qu'elles vivent, qu'elles sont les conséquences, comment les aider...

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