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22/02/2018 09:00 EST | Actualisé 22/02/2018 09:00 EST

Hurlevents, une tempête de mots troubles…

J'en suis sortie complètement étourdie, car fouettée d'un tourbillon de thèmes controversés dont souffre notre société.

Yoann Boyer

Hurlevents, la dernière création de Fanny Britt, porte bien son nom, et ce, au-delà du jeu de mots tiré du titre du roman dont elle est inspirée : « Les Hauts de Hurle-vent ». J'en suis sortie complètement étourdie, car fouettée d'un tourbillon de thèmes controversés dont souffre notre société. Et peut-être là mon seul reproche sur cette écriture brillante et modeste.

En effet, modeste, car, alors que l'auteure soulève une multitude de sujets complexes, elle ne prétend surtout pas en connaître (ni même en suggérer) les réponses. Elle se pose en observatrice. Cependant, les sujets déboulent rapidement, au point où le spectateur ne peut les absorber dans leur pleine mesure. Personnellement, j'aurais eu besoin de temps – de longueurs même – pour m'en imprégner. Tout au long des quatre-vingt-dix minutes, j'étais inquiète d'oublier les réflexions que la pièce éveillait en moi – c'est d'ailleurs ce qui a motivé la rédaction de ce billet ; ici, une ultime tentative pour graver quelques-uns des enjeux qui m'ont remuée. Parce qu'il faut souligner, les sujets abordés par Fanny Britt sont importants et se doivent d'être discutés collectivement.

Par exemple, en tant qu'universitaire, j'ai été bien sonnée qu'on me remettre si habilement mon bel idéalisme en plein visage. Du haut de notre tour, il est bien vrai que nous, académiques, grands chercheurs de (LA) vérité, croyons trop souvent savoir mieux qu'une personne elle-même, ce qui est bon pour elle. Ainsi, l'auteure nous rappelle d'abord que tout individu ne souhaite pas être sauvé, et surtout pas selon nos termes. Puis, elle signale que certains de ces individus qui dévient de notre belle morale philosophiquement acquise le font de manière pleinement consciente et assumée. Dès lors, ces choix peuvent être tout à fait légitimes – du moins, ils méritent d'être ouvertement discutés. En d'autres mots, j'en retiens que nous avons encore beaucoup de travail à faire pour qu'un dialogue entre universitaires, praticiens, citoyens et ainsi de suite, soit chose du quotidien ; il devient de plus en plus pressant de susciter des débats qui puissent réellement enrichir toutes les parties.

Nicole Adams

Domine aussi les thèmes de l'amour et de la sexualité, lesquels englobent des notions telles : le consentement, l'âge, le pouvoir, la passion, l'orientation, l'avortement, le viol, etc. La dernière notion ayant renforcé mon besoin de communiquer mes impressions sur Hurlevents. Notamment suite au trouble qui m'a habitée lors de l'évocation d'une statistique par l'un des personnages : 80 % des agressions sexuelles sont le fait d'un proche d'une victime. Sur le coup, en tant que victime d'un inconnu, je me suis sentie exclue dans mon épreuve. Pourquoi accorder de l'importance à cette statistique ? Évidemment, j'ai bien compris qu'elle servait à soutenir des propos particuliers dénoncés dans la pièce. Néanmoins, cela m'a rappelé mon malaise l'automne passé lors de la vague initiale #moiaussi #metoo .

J'avoue être toujours ambigüe devant ce phénomène social nous ayant tous secoués. Quelques mois plus tard, il est évident de constater l'impact réel et durable de ce mouvement. Cependant, subsiste en moi la crainte que certaines victimes de sévices graves (aux lourdes conséquences psychologiques) n'aient été lésées à travers toute cette agitation ; je ne suis pas convaincue que d'avoir mis toutes agressions, sans distinctions, dans un même panier puisse avoir eu que des répercussions positives.

Entendez-moi, je ne minimise aucun geste ayant été dénoncé, ni aucune dénonciation.

Entendez-moi, je ne minimise aucun geste ayant été dénoncé, ni aucune dénonciation. Mais, appuyons-nous d'une fiction pour en faire la démonstration : imaginons un jeune homosexuel qui n'ose toujours pas « sortir du placard », agressé par un proche. Facilement, je peux supposer que cet adolescent, témoin des réactions du #moiaussi sur les médias sociaux, se soit senti complètement isolé aux côtés de femmes recevant des centaines d'encouragements pour avoir dénoncé un comportement vulgaire. Des conduites certes méprisables, mais dont elles ne s'étaient pas formalisées jusqu'au moment de ce soulèvement collectif.

Assise dans le noir d'une pièce de théâtre, je me suis sentie un moment écartée suivant une allusion statistique. Alors imaginez une personne prise de mutisme par peur... Je crains les conséquences de cette ségrégation. Les propos sur l'agression sexuelle doivent être beaucoup plus nuancés, et notre approche beaucoup plus sensible et inclusive pour le bien des victimes. Cela, qu'elles soient plusieurs victimes à s'identifier à ma fiction ou une seule, car : est-ce le conséquentialiste ou l'éthique déontologique qui doit avoir préséance sur cet enjeu ? La réponse m'apparaît claire, mais ça reste un débat qui devrait être lancé, ne serait-ce que pour nous inciter à parler de l'agression sexuelle (ou d'autres enjeux) encore plus ouvertement.

Assise dans le noir d'une pièce de théâtre, je me suis sentie un moment écartée suivant une allusion statistique.

Puis, pour rebondir sur mon précédent billet, 30 ans d'aide aux victimes d'actes criminels, plus que les gestes ou les paroles, le plus dommageable ce sont leurs effets psychologiques. Fanny Britt propose cette nuance de manière éblouissante : faire étalage de la vie privée d'une personne au grand jour, sans son consentement, c'est un viol tout autant condamnable.

Enfin, comme je mentionnais d'entrée de jeu, ce ne sont là que quelques-uns des propos soulevés dans cette adaptation de « Les hauts de hurle-vent » et, à ma petite déception, fait de manière bien trop sommaire. Le texte dénonce notre incapacité à aborder ces enjeux délicats collectivement – et même individuellement – alors que paradoxalement il ne nous laisse pas la chance de les absorber. Ceci dit, indéniablement et pour notre plus grand bien, ce Squamish de la bouche de Fanny Britt aura surement répandu et semé quelques graines.

Dawid Zawila