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25/02/2016 06:48 EST | Actualisé 25/02/2017 05:12 EST

«Race»: la pièce, pas le film

L'histoire de Race évoque les déboires de Dominique Strauss-Kahn, mais la pièce de Mamet est antérieure à ces événements ce qui constitue la preuve irréfutable que les artistes sont très souvent des visionnaires.

Dans le décor d'un confortable bureau d'avocats avec divan de cuir, riche tapis et table de conférence, Jack (Benoît Gouin), Henry (Frédéric Pierre) et Susan (Myriam De Verger) se retrouvent face à un dilemme de taille: accepter de défendre la cause de Charles Strickland (Henri Chassé), accusé d'avoir violé une jeune femme noire dans la chambre d'un grand hôtel.

L'histoire de Race évoque bien entendu les déboires de Dominique Strauss-Kahn en 2011, mais la pièce de Mamet présentée au Théâtre Jean-Duceppe est antérieure à ces événements ce qui constitue la preuve irréfutable que les artistes sont très souvent des visionnaires.

Un peu malgré eux, les trois avocats vont devoir défendre l'accusé, un homme blanc et riche. Mais rien n'est simple dans le monde juridique et le fait que Jack est blanc et Henry et Susan noirs va considérablement brouiller les cartes et mettre à jour des enjeux auxquels un cabinet d'avocats, composé uniquement de blancs, n'aurait peut-être pas eu à faire face. Car on parle ici de racisme, de préjugés, de discrimination positive, de honte ancestrale noire et de culpabilité blanche en posant des questions auxquelles il n'y a peut-être pas de réponses.

La mise en scène de Martine Baulne a su rendre dynamique ce huis-clos et inciter les personnages à exprimer, autant avec leurs corps qu'avec le verbe, les émotions ressenties. Henri Chassé, lors d'une courte apparition, démontre avec virtuosité tout ce que l'argent peut permettre à quelqu'un qui se croit au-dessus des lois et du commun des mortels.

Benoît Gouin (j'aime beaucoup ce comédien qui fait toujours dans la nuance) nous donne un Jack qui veut terriblement faire ce qu'il faut mais qui se retrouve face à ses propres contradictions devant des allégations à peine voilées de racisme.

Frédéric Pierre est un Henry qui marche aussi sur des œufs et qui ne veut certainement pas perdre les privilèges qu'il a acquis grâce à son travail et à son acharnement.

Et Myriam De Verger en Susan, à propos de laquelle on dira qu'elle a laissé sa couleur prendre le dessus sur son intelligence, démontrera hors de tout doute qu'elle sait se servir de cette intelligence de manière redoutable. Trois comédiens, donc, avec une chimie qui fonctionne superbement.

Cette pièce souligne avec des dialogues frappants qu'en fait tout le monde est terrorisé à la pensée de parler des vraies affaires: de la race, du racisme larvé qu'on trouve partout, des préjugés, des idées préconçues. Cela n'est que trop vrai d'ailleurs. Un petit couac, une phrase malheureuse, un geste qui se voulait au départ innocent, mènent à des accusations de discrimination, à des poursuites, à des tempêtes médiatiques.

La question se pose aussi de savoir si les minorités, quelles qu'elles soient, n'exploitent pas à leur profit cette crainte qui habite les blancs nantis, majoritaires et nécessairement suspects, prêts à infiniment de concessions pour ne pas être taxés de racisme. David Mamet met tout cela en évidence, en plus de nous montrer ce qui peut se tramer dans les cabinets d'avocats, ce qui n'est pas joli, joli.

Dans Race et histoire, Claude Levi-Strauss aborde le problème du racisme en lui substituant la notion de culture, la manière de poser le problème des préjugés raciaux prenant ainsi une autre dimension. L'attitude habituelle dans toute civilisation est de répudier les formes culturelles, de quelque nature qu'elles soient, si elles se révèlent différentes ou si elles s'opposent aux leurs. L'Antiquité confondait tout ce qui ne participait de la culture grecque dans la même qualification méprisante de barbare; la civilisation occidentale a ensuite substitué le terme de sauvage pour exprimer le même concept.

On peut toujours rêver et entretenir le puissant espoir qu'un jour la couleur de la peau n'aura plus d'importance, ce qui veut peut-être dire que toutes les cultures se seront fondues en une seule. Mais il faut d'abord admettre que les cultures ne sont pas des blocs immuables et réfuter le lourd héritage de la bêtise qui a marqué l'Histoire jusqu'à présent. Race nous fait prendre conscience de tout cela, et avec brio je crois.

«Race», au Théâtre Jean-Duceppe jusqu'au 26 mars 2016.

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