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13/05/2016 02:17 EDT | Actualisé 14/05/2017 05:12 EDT

«Pôle sud»: unique et fascinant

Anaïs Barbeau-Lavalette, étourdissante de talent nous propose, avec son plus grand complice, Émile Proulx-Cloutier, quelque chose d'unique avec Pôle sud, présenté à l'Espace libre.

Anaïs Barbeau-Lavalette vient de recevoir le Prix des Libraires pour son magnifique livre La femme qui fuit qui a d'ailleurs été le sujet d'intenses discussions et commentaires à mon Club de lecture. Et cette jeune femme cinéaste et auteur, étourdissante de talent nous propose, avec son plus grand complice, Émile Proulx-Cloutier, quelque chose d'unique avec Pôle sud, présenté à l'Espace libre.

Cela s'appelle un documentaire scénique. Ça relève du théâtre, mais pas seulement. On met des voix en image, je dirais. Au cours de ma carrière en radio, on appelait cela un paysage sonore. Mais dans Pôle sud, le concept est magnifié puisque l'on entend les entrevues qui ont été faites et que les gens qui ont donné ces entrevues sont devant nous et vaquent à leurs occupations, concrétisent en fait sur scène ce qu'ils nous racontent. Le résultat est fantastique.

Et Pôle sud parce qu'il s'agit de gens nés et vivant dans le quartier Centre-sud de Montréal. Un quartier mal-aimé à la réputation glauque, où on retrouve plus qu'ailleurs de la pauvreté, des piqueries, des bars louches et des enfants qui ne mangent pas toujours à leur faim. Anaïs Barbeau-Lavalette est partie à la rencontre de ces gens et elle en a ramené un extraordinaire concentré d'humanité. Et des histoires vraies qui relèvent parfois du mythe.

Au tout début, des images de la destruction d'une partie du quartier qui a fait place à l'édifice de Radio-Canada dans les années 1970 sont projetées. Je n'avais jamais vu ces scènes absolument saisissantes, des scènes de destruction absolue mises en parallèle avec les vies gâchées des résidents déracinés. Puis, le linguiste Guy Bertrand fait, avec beaucoup d'humour, une mise au point sur la madame de la rue Panet, ce personnage auquel on s'est longtemps référé dans les médias et qui représente le condensé de tous les préjugés qu'on peut alimenter face à ce quartier. Et voilà que Jacqueline, justement une madame de la rue Panet, arrive sur la scène.

Jacqueline, alias Jackie Star, était une stripteaseuse, mais avec de la classe, précise-t-elle. Alors qu'on entend l'entrevue qui a été réalisée avec elle et où on apprend des choses absolument étonnantes, Jackie se maquille, met ses bijoux, se parfume, déambule. C'est la technique qui sera utilisée pour les histoires qui suivront, mettant en scène Serge qui sculpte le métal, Vanessa et Mélissa, les jumelles ados qui adorent les mathématiques, François, le premier analyste de traces de sang sur les scènes de crime (le Dexter québécois), Cybelle, qui n'aime pas lire, mais qui est passionnée par les mots, Johanne, validée par son travail de concierge à la polyvalente Pierre-Dupuy et Marc, un peu historien des parcs de Centre-Sud dont beaucoup ont vu le jour à cause des incendies survenus lors de la grève des pompiers (le week-end rouge) en 1974.

Le résultat, visuellement prenant avec la scène qui devient chacun des univers évoqués, est franchement extraordinaire. L'Espace libre, si bien nommé, est ici exploité à son maximum. Et ces gens habitent cet espace avec un naturel confondant, criant de vérité, comme s'ils étaient saisis dans un instantané résumant leur passé, leur parcours, leur quotidien et leurs rêves. Et leurs histoires sont renversantes, ou touchantes, ou drôles comme ce pharmacien dont parle Serge, qui avait une cinquième année et qui vendait des films porno dans son officine. Et grâce aux bonnes questions, à une écoute remarquable et peut-être aussi à un montage astucieux, il y a une réelle progression dramatique dans chacun des récits. Chacun de ces morceaux de vies pourrait devenir un roman ou un film. Telle est la force d'évocation de Pôle sud.

En deux mots, c'était formidable, atteignant un équilibre parfait dans cette volonté de montrer un pan d'humanité qui ne l'a pas eu facile, mais sans jamais sombrer dans le voyeurisme ou le pathos. Il y a juste ce qu'il faut dans Pôle sud, des histoires fascinantes, de l'humour, des vies hors du commun souvent remplies de turpitudes, mais où se pointe aussi une certaine noblesse et surtout, beaucoup, beaucoup de tendresse. De la part de ces gens qui se retrouvent sur une scène et de la part d'Anaïs Barbeau-Lavalette et d'Émile Proulx-Cloutier qui ont su les écouter et qui n'ont pas eu peur d'aller là où leurs pas les menaient. On en veut plus, faites-en d'autres s'il vous plaît.

Pôle sud, à l'Espace libre jusqu'au 21 mai 2016.

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