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20/11/2018 14:40 EST | Actualisé 20/11/2018 14:40 EST

Perplex(e): se moquer des autres et de soi

La pièce est un fort agréable moment de théâtre porté par des comédiens doués, qui nous surprennent et nous font rire.

Les comédiens se moquent d'eux-mêmes et de nous, mais surtout de cette institution que peut être le théâtre.
Hugo B. Lefort
Les comédiens se moquent d'eux-mêmes et de nous, mais surtout de cette institution que peut être le théâtre.
Le théâtre. Vous ne savez pas ce que c'est? (...) Il y a la scène et la salle. Tout étant clos, les gens viennent là le soir, et ils sont assis par rangée les uns derrière les autres, regardant. (...) Et il arrive quelque chose sur la scène comme si c'était vrai. Paul Claudel

Marius Von Mayenburg, le dramaturge allemand auteur de ce Perplex(e) présenté à La Licorne (et dont j'ai vu Visage de feu l'an dernier au Prospero) se plaît, je dirais, à déconstruire cet extrait de L'échange de Claudel. Avec beaucoup de vivacité et d'ironie, il se moque joyeusement des contraintes et des codes du théâtre, nous faisant rire, mais nous laissant aussi face à des interrogations sur la vérité et le mensonge, sur ce que nous acceptons comme spectateurs, sur nos attentes et nos besoins.

Les comédiens se moquent d'eux-mêmes et de nous, mais surtout de cette institution que peut être le théâtre.

Le Projet Bocal, qui ne fait jamais rien comme les autres, a trouvé là un moyen d'élaborer encore davantage sur cette dimension du théâtre, qui consiste à désamorcer le comme si tout en établissant une connivence avec le public. Sonia Cordeau et Simon Lacroix, accompagnés par Raphaëlle Lalande et Mikhaïl Ahooja, semblent beaucoup s'amuser avec ce texte irracontable où un glissement n'attend pas l'autre et où les comédiens endossent des personnalités, tour à tour absurdes ou farfelues. La traduction de Marie-Hélène Mauler et de René Zahnd adapte le texte allemand à notre contexte de façon jouissive avec des factures d'Hydro non payées et des fêtes déguisées ayant comme thème la Nuit boréale.

Ce qui ressort avant tout de la pièce demeure l'incertitude que ressentent les personnages face à leur réalité, ou ce qu'ils croient être leur réalité.

Les comédiens se moquent d'eux-mêmes et de nous, mais surtout de cette institution que peut être le théâtre. Il y a un passage désopilant sur le quatrième mur, des réflexions sur le fait de jouer (et donc de mentir d'une certaine façon), sur les clichés accolés à une pièce comportant quatre personnages et une allusion transparente au fusil de Tchékhov. Et lorsqu'un comédien nous fait part de sa découverte de la théorie de l'évolution ou de la caverne de Platon, découvertes qu'il fait siennes comme si elles n'avaient jamais existé auparavant, on peut voir dans ces épisodes une métaphore du dramaturge qui croit inventer un univers alors qu'il ne fait état que de choses déjà dites et redites.

Et bien qu'il n'y ait pas vraiment d'histoire, il arrive plein d'affaires dans Perplex(e). Ce qui ressort avant tout demeure l'incertitude que ressentent les personnages face à leur réalité, ou ce qu'ils croient être leur réalité. Sommes-nous vraiment dans notre maison après ce retour de vacances? Pourquoi y a-t-il des déchets sous le sofa? Cet enfant est-il notre fils ou pas? Où est le chat Maurice et qu'est-ce que cette plante jamais vue auparavant fait dans l'appartement? Qu'est-ce qui fut? Que se passa-t-il? On ne sait pas. L'étrange étrangeté infiltre le réel et il faudrait détenir un savoir mystérieux pour comprendre. Mais je dis ça alors que Perplex(e) est aussi un fort agréable moment de théâtre porté par des comédiens doués qui nous surprennent et nous font rire. C'est très bien que, parfois, la dramaturgie se questionne sur ses fondements même. Et avec de l'autodérision, c'est encore mieux.


Perplex(e): Une production du Projet Bocal en codiffusion avec La manufacture, à La Licorne jusqu'au 18 décembre avec des supplémentaires les 15 et 18 décembre 2018.

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