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15/04/2019 12:04 EDT | Actualisé 17/05/2019 12:37 EDT

«Ombre Eurydice parle»: n'exister que dans le regard de l'autre

La pièce dépeint la cruauté d'une société sans pitié où le pouvoir masculin punit le moindre écart et où les femmes se punissent elles-mêmes de par leur volonté de plaire.

Julie Artacho
«Ombre Eurydice parle» est un texte follement intéressant, mais qui n'a pas de cœur.

La directrice artistique du Prospero, Carmen Jolin, nous prévient avant la pièce: Ombre Eurydice parle d'Elfriede Jelinek n'est pas une parole facile, mais il faut la recevoir. Et ce texte est effectivement remarquable, nous présentant une autre façon de voir le mythe d'Orphée et d'Eurydice, cet Orphée qui réussit à se rendre jusque dans les Enfers afin de récupérer sa belle Eurydice, morte le jour de ses noces.

Elle devra le suivre silencieusement tout le long du voyage de retour et Orphée ne devra pas se retourner au risque de la perdre de nouveau. Et c'est évidemment ce qui se produit.

Eurydice n'existe que dans son rapport avec Orphée, elle n'existe que dans son regard, un regard qui d'ailleurs la fera disparaître à jamais. N'est-ce pas là le lot de bien des femmes?

Mais la façon dont ce texte nous est présenté, dans la mise en scène de Louis-Karl Tremblay, m'a causé quelques soucis. Sans familiarité, mais sans non plus d'éclat, la livraison se situe dans un entre-deux un peu étrange et parfois pompeux. Il n'y a pas de préoccupations de réalisme, ce que je peux comprendre, mais le tout est tellement désincarné que nous ne pouvons pas être rejoints par ce discours.

Une femme (Macha Grenon) écrit, assise à un bureau. Elle est l'épouse d'une rock star (Pierre Kwenders), elle est l'Eurydice qui demeure à jamais dans l'ombre d'Orphée, le brillant musicien. Cette femme s'incarne aussi dans deux autres personnages, elle plus jeune (je pense, mais je ne suis pas sûre) jouée par Stéphanie Cardi et une danseuse (Louise Bédard) qui, au tout début de la pièce va enlever des pelures de vêtements, se débarrassant de ces images d'elle-même qu'on lui a imposées de force, dans un symbolisme très, très appuyé.

Dans ce texte violent, comme si les interprètes se grattaient la peau jusqu'au sang pour savoir ce qu'il y a dessous, une auto torture dans le désarroi, Eurydice s'attarde beaucoup aux beaux vêtements qu'elle possède, aux souliers hors de prix, à tout ce qui forge cette image dont elle s'efforce de se débarrasser, mais à laquelle elle se sacrifie tout de même.

Plusieurs passages s'attardent aux très jeunes filles qui assistent aux concerts de son mari, sur leurs cris hystériques et leurs fantasmes sexuels sans fards impliquant la star. Elle en parle sur un ton de dérision, avec mépris et haine. Et avec de la peur aussi. Elle dira: je suis ombre, je ne suis pas assez belle pour celui qui me regarde, pas assez belle ou pas assez jeune. Et c'est le passage de la pièce où j'ai remarqué le pire cliché affectant toutes les femmes, le moment dans leur vie, où il y en a de plus juvéniles et de plus séduisantes qui risquent de les détrôner dans l'amour qu'un homme leur porte.

Macha Grenon, froide, quasi minérale, souffre dans son for intérieur. Le problème c'est que la transmission de cette souffrance vers le public ne se fait pas.

Le texte, déjà complexe, devrait être reçu avec de l'émotion pour nous le rendre dans toute sa fêlure, mais de la façon dont la comédienne le dit, le récite devrais-je dire, ça ne fonctionne pas. Son personnage a la passion d'écrire et se cherche douloureusement un destin, ce qui devrait résonner dans nos esprits et dans nos sentiments. Tout cela demeure stérile, hélas.

Stéphanie Cardi s'en tire beaucoup mieux et se révèle plus convaincante. Et Pierre Kwenders, en rock star, qu'on voit peu, mais dont on parle pratiquement constamment, est le seul qui manifeste de la passion, une bouffée d'air dans cet univers aride et aseptisé.

Ombre Eurydiceparle dépeint la cruauté d'une société sans pitié où le pouvoir masculin punit le moindre écart et où les femmes se punissent elles-mêmes de par leur volonté de plaire. Cela entraîne chez elles une schizophrénie étrange: elles savent, pour la plupart d'entre elles, mais ne peuvent faire autrement que de prétendre ne pas savoir.

Le tout demeure terriblement intellectualisé, sans émotion, dans une mise en scène et un jeu trop distanciés. Ombre Eurydice parle est un texte follement intéressant, mais qui n'a pas de cœur.


Crédit photo : Julie Artacho

Ombre Eurydice parle: Une production Du Theâtrepointdorgue, au Prospero jusqu'au 27 avril 2019.

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