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24/01/2018 10:24 EST | Actualisé 24/01/2018 11:52 EST

«Nyotaimori»: le travail implacable

Sarah Berthiaume nous propose avec «Nyotaimori» sur la scène du Théâtre d'Aujourd'hui une réflexion à la fois amusante et inquiétante sur le travail et la place qu'il occupe dans nos vies.

Valérie Remise

Sarah Berthiaume, inoubliable fille du Roy dans La fête sauvage, a tous les talents. Elle nous propose avec Nyotaimori sur la scène du Théâtre d'Aujourd'hui une réflexion à la fois amusante et inquiétante sur le travail et la place qu'il occupe dans nos vies. Assumant, après l'écriture, le chapeau de la mise en scène en compagnie de son complice Sébastien David, Sarah Berthiaume manie l'ironie et le sarcasme pour mettre en exergue l'aliénation que ressentent les travailleurs, que ce soit dans des domaines intellectuels, créatifs ou purement manuels.

Et c'est là la force de ce texte: de nous amener de l'individuel au collectif, puis à l'universel, de nous faire sentir la similarité entre une pigiste que nous pourrions connaître et la couturière dans un sweat shop de New Delhi. Toutes deux aux prises avec des exigences de productivité impossibles à soutenir.

Maude (Christine Beaulieu, souvent drôle, parfois touchante, toujours juste) est journaliste. Pour un salaire de famine, elle travaille comme une déchaînée afin de se faire un nom, d'acquérir de l'expérience, un peu de crédibilité, pour réussir à devenir quelqu'un dans cette jungle où on s'arrache les contrats et où les employeurs ont le gros bout du bâton. Elle doit partir en vacances avec sa blonde (Macha Limonchik, un peu chancelante dans certaines répliques le soir de la Première, mais on lui pardonne parce qu'on l'aime tellement), mais doit aussi terminer un papier qui lui demandera une trentaine d'heures de travail. Pendant la semaine de vacances. Évidemment que tout ça n'a pas de sens, qu'on devrait pouvoir décrocher parfois, surtout lorsque notre vie professionnelle exige de nous des semaines de 70 à 80 heures. Mais voilà, Maude en est incapable.

L'astuce de la pièce est d'insérer au moyen d'un télescopage dans le temps et dans l'espace d'autres personnages, américain, japonais ou indien, qui viennent souligner l'absurdité d'un univers où on ne vit que pour travailler, au prix de sa santé physique et mentale.

L'astuce de la pièce est d'insérer au moyen d'un télescopage dans le temps et dans l'espace d'autres personnages, américain, japonais ou indien, qui viennent souligner l'absurdité d'un univers où on ne vit que pour travailler, au prix de sa santé physique et mentale. Philippe Racine (avec un registre étonnant), en plus d'incarner le créatif qui donne une entrevue à Maude au début de la pièce est aussi l'américain pauvre qui participe à un ridicule concours chez un concessionnaire de voitures qui consiste à passer le plus de temps possible à toucher une Toyota Yaris afin de pouvoir la gagner. Il se transforme également en ouvrier japonais responsable de la qualité de la carrosserie dans une usine Toyota. Macha Limonchik sera de son côté cette ouvrière d'une usine en Inde qui doit coudre des centaines de bonnets de soutien-gorge dans son quart de travail après s'être mise dans la peau d'une administratrice dont les avantages sociaux comprennent la congélation de ses ovules puisqu'elle n'a pas le temps d'avoir d'enfants. Je ne sais pas si certaines compagnies offrent vraiment cela à leurs employées, mais disons que ça ne m'étonnerait pas du tout.

Des références au cinéma émaillent le texte : On achève bien les chevaux, Thelma et Louise, entre autres. La mise en scène, avec pratiquement aucun accessoire, réussit le pari de nous transporter d'un lieu à un autre sans effort. Le texte est intelligent, sensible et rythmé, on croit à ces personnages, on s'identifie à eux et on comprend parfaitement qu'ils n'en peuvent plus parce qu'ils frémissent de vérité. La fin, qui relie le fil avec ce Nyotaimori, cette pratique japonaise où des hommes nantis mangent des sushis disposés sur le corps nu d'une femme, est d'une logique implacable et ajoute une couche de sens à cette déshumanisation et cette objectification dont la pièce se fait l'illustration.

Notre époque est certes stimulante, mais elle est aussi d'une brutalité sans nom et peut-être faudrait-il réviser les pratiques d'employeurs qui suggèrent de payer les gens en visibilité, qui rendent la conciliation travail-vie inaccessible et qui donnent au quotidien un goût de cendre.

On aurait envie, à la suite de tout cela, d'asseoir ces travailleurs à côté de nous, de leur caresser les cheveux et de leur offrir un chocolat chaud. Notre époque est certes stimulante, mais elle est aussi d'une brutalité sans nom et peut-être faudrait-il réviser les pratiques d'employeurs qui suggèrent de payer les gens en visibilité, qui rendent la conciliation travail-vie inaccessible et qui donnent au quotidien un goût de cendre.

Nyotaimori : une création de La Bataille en coproduction avec le Théâtre d'Aujourd'hui, au Théâtre d'Aujourd'hui jusqu'au 3 février 2018.

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