LES BLOGUES
09/01/2019 15:45 EST | Actualisé 17/05/2019 12:55 EDT

«Mauvais Goût»: Eros et Thanatos

Abordant un sujet scabreux, Stéphane Crète a écrit un texte percutant rempli de surprises, de punchs et de révélations, où la comédie n'empêche pas l'observation aigüe des comportements humains.

Jacinthe Perreault
Le langage est cru, mais diablement efficace et ne rate pas sa cible: l'amour, le désir ne sont-ils pas tributaires d'une constante réinvention au sein d'un couple?

L'année théâtrale 2019 débute très bien avec cette production de Mauvais Goût de Stéphane Crète présentée à l'Espace Libre. Cette pièce aborde un sujet, disons, délicat, mais de façon enlevée et captivante. Ce qui aurait pu être grossier et déplacé devient la démonstration insolente et très amusante des travers propres à une majorité de gens.

Un groupe d'amis se réunit pour honorer la mémoire d'un des leurs, mort tragiquement. La version officielle veut qu'il se soit étouffé avec un os de poulet. La vérité est toute autre et, non, non, non, je ne dirai pas de quoi il retourne, mais sachez que cela implique une pratique qui a l'heur de plaire à une frange de la population à la recherche de sensations fortes lors de ses ébats sexuels.

Patrick (Stéphane Crète), qui était avec Dave au moment de sa mort est évidemment au courant, de même que Michèle, la veuve (Sylvie Moreau) de Dave. Gravitent autour d'eux Michel (Gabriel Sabourin) qui va s'enticher de Marie-Lune, 18 ans (Camille Léonard), la meilleure amie de sa fille, Maxime (Levi Doré), le fils adolescent de Michel, Rachel (Marie-Hélène Thibault), la blonde de Patrick et Carole (Évelyne Rompré) une copine des années de Cégep. Et il y a aussi Didier Lucien qui, en plus d'assumer une mise en scène fluide et bondissante, endosse le rôle du personnage équivoque et énigmatique de Fabrice.

Alors qu'on envoie des sondes spatiales aux confins de l'univers, on ne sait toujours pas comment expliquer l'attirance qu'éprouvent certaines personnes pour des pratiques sexuelles que l'on pourrait qualifier de particulières.

Car si Dave est mort dans des circonstances dont personne ne veut parler, le groupe d'amis n'est pas en reste. Et ici, Stéphane Crète est sans pitié: oui, il y a la fascination de Michel pour certains fluides corporels qui peuvent nous faire grincer des dents, mais on assiste aussi au comportement de Patrick face aux femmes, déplorablement habituel dans son machisme banalisé, de même qu'au monologue d'humoriste en devenir du jeune Maxime, rempli de blagues cruelles visant les pauvres et les populations autochtones. Il y a également une scène délirante où Sylvie Moreau, veuve éplorée, mais toujours en vie, réclame à grands cris un orgasme, comportement qui est en mesure de faire sourciller et d'en choquer certains.

Abordant un sujet scabreux, Stéphane Crète a écrit un texte percutant rempli de surprises, de punchs et de révélations, où la comédie n'empêche pas l'observation aigüe des comportements humains.

Le langage est cru, mais diablement efficace et ne rate pas sa cible: l'amour, le désir ne sont-ils pas tributaires d'une constante réinvention au sein d'un couple? Et ne sont-ils pas responsables de toutes ces tricheries, de tout ce marivaudage, qui nous procurent la sensation que nous sommes toujours vivants et en mesure de choisir notre destin? Et si, pour entretenir cette sensation, nous empruntons des chemins qui ne sont pas déjà tracés, faut-il alors nécessairement souffrir l'opprobre, la honte et le rejet?

Abordant un sujet scabreux, Stéphane Crète a écrit un texte percutant rempli de surprises, de punchs et de révélations, où la comédie n'empêche pas l'observation aigüe des comportements humains. Servi par une distribution formidable, Mauvais Goût nous donne à penser sur l'hypocrisie et le silence qui entourent ce que nous appelons souvent déviance ou perversion.

La vie est une riche tapisserie où s'entremêlent des fils de toutes les couleurs possibles et imaginables, nous dit cette pièce, et elle nous laisse entrevoir un réel comportant une extraordinaire ampleur et beaucoup d'ambivalence.


Mauvais Goût: à l'Espace Libre jusqu'au 26 janvier 2019.

À LIRE AUSSI:

» L'indispensable énergie de la mairesse Plante

» Les ombres chinoises

» La dérive universitaire

La section des blogues propose des textes personnels qui reflètent l'opinion de leurs auteurs et pas nécessairement celle du HuffPost Québec.