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25/01/2013 08:42 EST | Actualisé 27/03/2013 05:12 EDT

L'ouest solitaire

Andree-Anne Brunet

Dans un intérieur négligé et crasseux, qui suinte la misère, deux abrutis aux penchants marqués pour l'homicide se chamaillent et se battent pour les raisons les plus ridicules qu'on puisse imaginer. Coleman ne pense qu'à manger, Valene collectionne les figurines religieuses. Ce sont deux frères qui passent leur journée à boire et sont l'illustration même de plusieurs clichés irlandais dont la culpabilité inhérente aux catholiques et l'amour immodéré de cette nation pour l'alcool, préférablement de contrebande. L'ouest ici fait référence au village de Leenane où se déroule l'action, village situé sur la côte ouest de l'Irlande dans le comté de Galway. Et la solitude, et bien elle est le lot de tous dans cette histoire.

Coleman et Valene ont récemment enterré leur père, atteint accidentellement d'une décharge de fusil, mais pas si accidentellement que ça après tout. Le prêtre de la paroisse, Roderick Welsh, alcoolique notoire jouissant d'une très piètre estime de soi, tente de réconcilier les deux frères et de leur faire entendre raison sur la futilité de leurs désaccords. Tout cela est ponctué par les visites de la charmante Girleen (ce n'est pas son vrai nom, dieu merci) qui renfloue régulièrement leur réserve d'alcool.

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Martin McDonagh donne dans l'humour noir, grinçant et féroce. Nominé pour l'Oscar du meilleur scénario original en 2008 pour In Bruges, ce dramaturge dont les pièces ont remporté de nombreux Tony Awards ne fait pas dans la dentelle et se tient constamment sur la clôture entre la comédie et le drame. Évidemment qu'il y a des moments drôles dans L'ouest solitaire, entre autres dans la lettre que le prêtre Welsh envoie aux deux frères. Sauf que Welsh se suicide tout de suite après. Frédéric-Antoine Guimond est d'ailleurs impeccable dans ce rôle de prêtre qui doute de tout, qui reproche à Dieu de n'avoir aucune juridiction dans sa paroisse et qui traite de petites connes les filles de 12 ans qui composent l'équipe de soccer dont il est l'entraîneur. Vulnérable, humain, cet écorché vif n'en peut plus de la cruauté de ses paroissiens et de l'apparent mépris qu'ils semblent éprouver pour la vie en général ou pour toute émotion décente en particulier. Le contraste est donc saisissant avec les compositions que donnent Marc-André Thibault et Lucien Bergeron en frères ennemis. Tour à tour niais et calculateurs, imbéciles et machiavéliques, Coleman et Valene se révèlent complètement exaspérants mais suscitent ultimement de la pitié face à l'irrémédiable gâchis que constitue leur vie de ratés pas vraiment sympathiques. Les seules notes de fraîcheur et de charme dans cet univers sordide sont les apparitions de Marie-Eve Milot en Girleen (non, ce n'est pas son vrai nom), des visites qui confortent le spectateur dans l'idée que la femme est vraiment un élément civilisateur.

La mise en scène de Sébastien Gauthier est d'un réalisme sans concession. Elle est aussi très physique avec des batailles et une gestuelle qui occupent tout le petit espace dévolu à l'action. La traduction de Fanny Britt, comme d'habitude, est impeccable. Elle exprime en français tout cet univers irlandais qui n'est pas si loin du nôtre à bien des égards et nous invite à jeter un regard sur des êtres qui se complaisent dans le misérabilisme sans être touchés par la plus petite lueur d'espoir de s'en sortir.

Mais je ne suis pas sortie déprimée du Prospero: je crois qu'une tendresse véritable existe entre les deux frères même si elle est difficile à déceler dans leur relation tourmentée teintée de sadisme. Et je sais que j'ai vu une très bonne pièce jouée par d'excellents comédiens. Ah! oui...et le fusil de Tchekhov est présent au sens littéral et il joue très bien son rôle.

Crédit photo: Andrée-Anne Brunet

Le Théâtre Bistouri présente L'ouest solitaire au Prospero jusqu'au 9 février 2013