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12/03/2013 01:03 EDT | Actualisé 12/05/2013 05:12 EDT

Les sentiments déraisonnables de Yellow Moon

Je ne féliciterai jamais suffisamment ces théâtres qui, comme le Théâtre de la manufacture qui loge à La Licorne, nous proposent des pièces d'auteurs contemporains étrangers que l'on peut découvrir et apprécier. L'oeuvre de David Greig Yellow Moon est un lieu où se déploie l'expression de la passion, de la souffrance et de la déception, de l'humanité.

Suzanne O'Neill

J'ai vu l'an dernier le délicieux Midsummer par cet auteur écossais, David Greig, et j'en garde un souvenir ému. Yellow Moon, La ballade de Leila et Lee, que nous présente La Licorne, n'est pas dans le même esprit, mais comporte autant de qualités et d'attraits pour le spectateur que le spectacle précédent.

Le propos est cependant plus sombre. Lee, 17 ans, issu d'une famille d'où le père est absent, joue dans la délinquance et rêve de faire du gros cash sale dans le domaine du crime . Il rencontre par hasard Leila, une fille de son école, qui s'automutile dans les toilettes d'un supermarché ouvert 24 heures en rêvant sur les grands titres des magazines à potins. Leila ne parle pas, d'où son surnom de Silent Leila et son plus grand rêve est d'être réelle dans une histoire. Lee lui procurera cette opportunité lors d'une invraisemblable cavale qui les amènera avec comme prétexte la quête du père de Lee, à travailler dans un bled perdu d'Écosse, Black Waterside. Ils se retrouveront là en compagnie d'un énigmatique alcoolo qui les forcera, avec un régime spartiate, à se remettre en question et à se définir enfin. Enfin, peut-être.

Crédit photo: Suzanne O'Neill

La production de cette pièce est également spartiate. Sur la scène, tachée de rouge et parsemée de vieux barils en plastique sale, les comédiens vont jouer devant nous avec beaucoup de réalisme cette histoire qui a tous les éléments de l'épopée prête à être transformée en mythe. Il y a quelque chose de la tragédie grecque là-dedans avec cette fuite en avant, cette recherche des origines et de l'identité qui n'est pas sans rappeler Œdipe ou Gilgamesh. Et le tout est très réussi.

Sylvain Bélanger accomplit des miracles de mise en scène avec très peu. Il suggère davantage qu'il ne montre et ça fonctionne complètement. À la clef, des comédiens formidables: un Denis Bernard déchaîné et une Monique Spaziani attachante et convaincante au-delà des mots. Les jeunes gens, interprétés par Sylvie Morais et Benoît Drouin-Germain, sont impeccables. En plus d'avoir l'air de 17 ans, ils laissent percer leur vulnérabilité et leur foi dans un romantisme échevelé où les pulsions l'emporteront toujours sur la raison. Ah! Les sentiments déraisonnables... D'ailleurs si on ne croit pas à cela à 17 ans, on n'y croira jamais. Le texte, traduit parfaitement comme toujours par Maryse Warda, coule de source. Si le décor et les lieux sont écossais, la résonnance est universelle et le dosage de drame et d'humour se révèle tout à fait efficace. On ne voit pas passer le temps, on sort comblé et c'est bien là ce qu'on est en droit d'exiger du théâtre.

Je ne féliciterai jamais suffisamment ces théâtres qui, comme le Théâtre de la manufacture qui loge à La Licorne, nous proposent ainsi des pièces d'auteurs contemporains étrangers que l'on peut découvrir et apprécier. L'oeuvre de David Greig est un lieu où se déploie l'expression de la passion, de la souffrance et de la déception, de l'humanité en somme. Avec des personnages qui réclament que quelqu'un les écoute même si parfois personne ne les entend. Qui voudrait trouver un endroit où on peut faire confiance. Je crois que cela s'appelle de la compassion. C'est vers cela que nous mène Yellow Moon.

Yellow Moon est présenté à La Licorne jusqu'au 23 mars, puis sera en tournée à Moncton et à Sherbrooke avant de revenir à Montréal en avril.