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15/03/2013 02:32 EDT | Actualisé 15/05/2013 05:12 EDT

Les Morb(y)des

Courtoisie

Ce sont les nourritures terrestres qui hantent l'une des sœurs de la pièce Les Morb(y)des alors que l'autre est plutôt en quête de nourriture spirituelle, d'amour et d'identité. La tentation d'exister est forte pour Stéphany, une obèse qui refuse, comme sa sœur, de s'écraser sur le divan de leur sous-sol minable et de regarder des âneries à la télévision en mangeant du pop corn et des chips au ketchup. Mais que faire?

Stéphany fait partie d'une communauté en ligne pour qui elle est bien différente de ce qu'elle est vraiment et à qui elle confie les développements de l'enquête sur les meurtres dans son quartier de cinq prostituées. Elle voue aussi une admiration sans borne au musicien Moby. Sa sœur, qui est encore plus grosse, se moque d'elle, alors qu'elle n'est pas sortie de l'appartement depuis des années et que ses principales occupations se résument à commenter à haute voix Drôles de vidéos et Occupation double et à refuser de manger du chocolat où il y a un pourcentage sur l'emballage parce que ce n'est pas assez sucré. De son côté, Stéphany veut se mêler de l'enquête policière et elle hante les ruelles la nuit venue, partageant toujours ses impressions et ses intuitions avec ses amis invisibles de morbides.com. Mais la nuit n'éclaire pas tout.

Les deux sœurs se chamaillent, se battent, s'exaspèrent mutuellement dans un ballet éléphantesque et désespéré. Jusqu'au moment où un scout cadavérique (incarné par Sébastien David, l'auteur de la pièce) cogne à la porte.

Les Morb(y)des est à peu près ce que j'ai vu de mieux au théâtre depuis longtemps. Le texte de Sébastien David explore les ruelles parcourues par Stéphany, le sous-sol qu'elle partage avec cette sœur agoraphobe, la communauté dont elle fait partie sur internet, nous dévoilant ainsi différents aspects de ce personnage attachant et complexe et noue ainsi l'univers public et l'univers privé dans un tout chargé de sens.

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Kathleen Fortin et Julie Lafrenière sont incroyables dans les rôles des deux sœurs. Le bavardage inepte de l'une, rempli de considérations futiles et d'opinions navrantes, sert de toile de fond et de contrepoint au discours de Stéphany, fait de vertiges et d'intensité qui dit la disparition, le manque, l'ennui, la mort. Les deux comédiennes, chacune à leur manière, étreignent le spectateur dès le début et ne le lâchent plus. Et alors qu'il y a des moments irrésistiblement drôles dans ce texte, il y en a d'autres complètement désespérés, le tout observé avec finesse par Sébastien David qui est certainement l'un de nos jeunes dramaturges les plus intéressants. La mise en scène de Gaétan Paré exploite à son maximum l'espace scénique du Théâtre de quat'sous et met en relief le côté comique, absurde et dévastateur de vies aussi complètement ratées. Sur le coup j'ai pensé que la fin était peut-être un peu trop surréaliste par rapport à certaines scènes crues qui ne laissent planer aucune équivoque et qui ne font aucune concession. Mais ultimement, cette façon de faire perpétue l'ambiguité qui imprègne ce texte et je me suis réconciliée avec ce choix.

On est en droit de poser un regard aussi triste qu'amusé sur ces personnages qui évoluent entre le drame existentiel et le trivial. Dans ce texte sur le désastre, le fossé entre la vie rêvée et ce que Stéphany vit n'est peut-être pas aussi grand qu'elle le craint. Elle qui se définit comme un sous-sol pas fini de Montréal ou comme une bulle de coke, elle ne veut qu'exister. Mais son idéal est élevé et elle n'a pas compris que la réussite repose toujours sur une part de compromis. Une pièce à voir absolument.

Crédit Photo : Yannick MacDonald

Les Morb(y)des est une création de La bataille et est présenté au Théâtre de quat'sous jusqu'au 23 mars 2013.