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16/04/2018 11:35 EDT | Actualisé 16/04/2018 11:35 EDT

«Les Hardings»: du grand théâtre

On est bouleversé par cette pièce, mais on garde une distance qui m'a semblé salutaire, ne noyant pas ainsi notre capacité d'analyse ou notre sens critique.

Valérie Remise

Trois hommes qui portent le même nom et qui existent vraiment sont le moteur de cette pièce d'Alexia Burger présentée au Théâtre d'Aujourd'hui. Le plus important pour nous est le Thomas Harding qui a oublié de mettre les freins au train chargé de pétrole qui a explosé dans le centre-ville de Lac-Mégantic en juillet 2013, faisant 47 morts. Le cheminot a été acquitté de toute responsabilité criminelle l'année dernière. Mais les deux autres Thomas Harding vont apporter des compléments et des contrepoints à cette tragique histoire nous amenant à nous interroger sur des notions inconfortables, certes, mais absolument nécessaires.

Bruno Marcil est le Thomas Harding québécois, tout en retenue, mais exprimant parfaitement un désespoir tranquille et l'état de choc dans lequel il se trouve toujours. Le comédien confère ici à son personnage une tristesse pleine de noblesse, le sentiment, comme il le dira que le seul jour qui nous attend vraiment c'est celui qu'on n'attend pas. L'écrivain anglais Thomas Harding incarné par Patrice Dubois est tout aussi désespéré. Mais la cause en est la mort accidentelle de son fils de 14 ans et il exprime sa peine et sa culpabilité de façon beaucoup plus violente. Le troisième Thomas Harding, un Martin Drainville auquel on ne s'attendait pas, est un agent d'assurance américain qui, sous des dehors débonnaires affichera ses couleurs au fur et à mesure du déroulement de la pièce : on ne saura rien de sa vie personnelle, mais tout des magouilles auxquelles se livrent les assureurs afin d'interpréter les petits caractères pour éviter de payer les détenteurs de polices. Ces trois hommes sont les porte-paroles de la tragédie collective, de la tragédie individuelle et de la déshumanisation qui découle de la poursuite du profit à n'importe lequel prix. L'idée de responsabilité se trouve en filigrane tout le long du texte et nous fait nous rendre compte qu'il est très simple de prendre des individus comme bouc-émissaires, de donner un visage à cette responsabilité alors que les multinationales désincarnées s'en tirent toujours à bon compte.

La mise en scène d'Alexia Burger est sobre et économe. Un texte d'une telle force n'a pas besoin de fioritures ou de falbalas pour mettre en valeur son impact. L'émotion est contenue, on n'a aucunement l'intention de faire pleurer dans les chaumières et en fait cette histoire est au-delà des larmes. Elle parle, à travers une progression dramatique subtile, d'une humanité qui est emportée morceau par morceau au nom du confort et de l'indifférence des actionnaires de compagnies.

Un texte d'une telle force n'a pas besoin de fioritures ou de falbalas pour mettre en valeur son impact.

Une extraordinaire scénographie de Simon Guilbault contribue à l'atmosphère très particulière de la pièce : le public a l'impression de regarder l'intérieur d'un wagon de chemin de fer, tout de métal et de froideur. Les éclairages et la musique, des chansons sur les trains, jouent dans le même registre et le résultat est percutant. Alexia Burger a fait du Less is more. On est bouleversé par cette pièce, mais on garde une distance qui m'a semblé salutaire, ne noyant pas ainsi notre capacité d'analyse ou notre sens critique.

Nous sommes en droit de penser que les véritables responsables de la tragédie de Lac-Mégantic ne seront jamais traduits en justice. Parmi les moments forts de la pièce, il y a ce souvenir qu'évoque Thomas Harding lorsqu'il a été amené avec ses deux superviseurs au Palais de justice où on les accusera de responsabilité criminelle. Quelqu'un dans la foule a crié aux policiers qui escortaient les trois hommes : Vous avez pas les bons! Ce sont des moments comme ça, au théâtre ou dans la vie, que l'on n'oublie jamais, remplis d'une force et d'une beauté grave qui n'empêche pas d'évoquer l'innommable.

Les Hardings : au Théâtre d'Aujourd'hui jusqu'au 5 mai 2018.

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