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21/02/2018 09:00 EST | Actualisé 21/02/2018 09:00 EST

«Le Chemin des Passes-Dangereuses»: le voyage sans retour

Il y a quelque chose d'infiniment douloureux dans ces destins brisés en même temps qu'une beauté mélancolique qui émanent de ce Chemin des Passes-Dangereuses.

Caroline Laberge

C'est dans le décor dépouillé et efficace de Claude Goyette que cette nouvelle production du Chemin des Passes-Dangereuses de Michel-Marc Bouchard revient à ses origines sur la scène du Théâtre Jean-Duceppe où la pièce avait d'abord été créée en 1998. La mise en scène sobre de Martine Baulne confirme ce que le décor laisse entendre: ce texte puissant et saisissant, une pierre blanche dans notre dramaturgie, n'a pas besoin de falbalas, d'ornements ou d'enjolivures, il se suffit en lui-même.

Trois fils, Victor, Ambroise et Carl. Ils font une virée jusqu'au camp de Victor, sur ce Chemin des Passes-Dangereuses où, 15 ans plus tôt, leur père s'est noyé. Seul Victor, l'aîné, vit encore à Alma, leur ville natale. Ambroise, le cadet, est galeriste à Montréal et vit son homosexualité loin du regard de la région. Carl, le benjamin, détenteur d'un bac en administration, travaille chez Costco à Québec, en est heureux et doit se marier ce jour-là avec Lucie. Il y aura un accident, les trois frères vont se retrouver bien malgré eux dans un huis clos qu'ils n'avaient pas désiré où la parole est le seul outil dont ils peuvent se servir. Ces trois frères s'aiment, même s'ils ne le savent pas, parlent sans se comprendre, mais sont tous d'accord pour vilipender le père qu'ils ont eu, poète alcoolique et excentrique, un marginal au sein d'une communauté où l'originalité n'est pas de mise. Les autres pères n'étaient pas comme ça, hommes de peu de mots qui auraient succombé sous la torture plutôt que de manifester une émotion... Mais il n'est pas plus facile d'avoir un père loquace qu'un père silencieux.

Les trois comédiens qui endossent ces personnages sont parfaits. Alexandre Goyette est un Victor lumbersexuel qui n'a pas su être le mentor de ses jeunes frères. Maxime Denommée incarne cet Ambroise en quête d'acceptation alors que lui-même fait preuve d'une remarquable intolérance face à sa famille et ses origines. Félix-Antoine Duval (une révélation pour moi) nous donne un Carl touchant et vrai qui clame bien haut et fort sa capacité au bonheur. Cette distribution impeccable installe dès le début avec force et densité la tragédie qui va se jouer devant nos yeux. Une tragédie qui n'est pas exempte d'humour avec des répliques bien senties, typiques des échanges entre les hommes, pudiques et apeurés, lorsqu'ils veulent dire, mais sans le dire.

C'est toute cette dynamique qui sous-tend les rapports entre les frères, faite de rancœur, de reproches, d'incompréhension et de choses non réglées qui ressortent dans les échanges entre les comédiens

C'est toute cette dynamique qui sous-tend les rapports entre les frères, faite de rancœur, de reproches, d'incompréhension et de choses non réglées qui ressortent dans les échanges entre les comédiens. Je comprends que cette pièce ait été traduite en plusieurs langues et jouée dans plusieurs pays: c'est un propos universel dont il s'agit ici, ancré dans ce territoire de forêt du Lac-Saint-Jean au nord de Saint-Ludger-de-Milot, mais qui peut résonner dans l'imaginaire de n'importe qui de manière fracassante et définitive.

Le père, lorsqu'il déclamait de la poésie, parlait de trois cœurs à aimer, les plus précieux du peu de biens qu'il possédait. Des années plus tard, ces trois cœurs battent au sein de trois créatures endommagées à qui Michel-Marc Bouchard a choisi de ne pas accorder de rédemption. Il y a quelque chose d'infiniment douloureux dans ces destins brisés en même temps qu'une beauté mélancolique qui émanent de ce Chemin des Passes-Dangereuses. Parfois, quand le présent interpelle le passé, la seule réponse est un silence inexorable et percutant.

Le chemin des Passes-Dangereuses : au Théâtre Jean-Duceppe jusqu'au 24 mars 2018.

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