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21/03/2019 16:59 EDT | Actualisé 17/05/2019 12:39 EDT

«Les larmes amères de Petra Von Kant»: un écrin pour Anne-Marie Cadieux

Anne-Marie Cadieux nous capture, nous envoûte et elle est follement, terriblement, profondément bonne dans ce rôle qu'on pourrait croire taillé sur mesure pour elle.

Maxime Paré-Fortin
Le drame l'emporte sur la comédie et fait état de la petite musique du monde et des illusions qui se fanent, semblables à Petra, femme sublime dont le destin est remplie de tristesse.

On rit beaucoup en voyant Les larmes amères de Petra Von Kant, la pièce de Reiner Werner Fassbinder présentée au Prospero. Devant ce mélange de critique sociale et de kitsch décadent, on rit, mais la fin est poignante puisqu'on se retrouve face à une femme dont l'existence se résume à la recherche de passions qui demeurent inassouvies et qui la laissent comme un pantin désarticulé devant son immense solitude.

Cette pièce est un écrin pour Anne-Marie Cadieux. C'est un bonheur que de la voir incarner cette Petra et j'imagine qu'elle y trouve autant de plaisir que nous, à l'écouter.

La comédienne donne ici la pleine mesure de son talent, qui est grand, pour ce personnage extravagant, capricieux, démesuré, pour lequel l'épuisement ou la lassitude ne viendra jamais à bout de la nécessité du regard de l'autre.

Petra est une célèbre créatrice de mode. Veuve de son premier mari et divorcée du deuxième, elle est la mère d'une adolescente qu'elle a mise en pension. Elle vit dans son bel appartement avec sa bonne/souffre-douleur, Marlène (Lise Castonguay) qui n'ouvre jamais la bouche. Son amie Sidonie (Florence Blain Mbaye, charmante) lui fait rencontrer Karin (Sophie Cadieux) issue d'un milieu populaire, sans culture et sans manières, mais qui est belle. Petra va s'éprendre de cette fille, vivre avec elle et connaître un amour aussi dévorant que destructeur.

En contraste avec les nombreux éclats et crises de Petra, il y a cette scénographie d'Odile Gamache: un appartement rose, confortable, velouté, avec une toile surdimensionnée de Gauguin sur le mur du fond. Tout évoque le calme et la volupté, alors que Petra n'est que tortures et tourments.

Le contraste est grand aussi entre Petra et Marlène, silencieuse bonniche qui obéit au doigt et à l'œil, apportant à sa patronne tout le champagne et tout le gin qu'elle réclame. Ce qui n'empêche pas un regard qui juge et un langage du corps que l'on sent désapprobateur, car elle voit tout, entend tout et comprend tout.

Un tour de force pour Lise Castonguay dont la présence se révèle absolument nécessaire pour faire contrepoids aux excès délirants de Petra.

Sophie Cadieux compose une Karin juvénile, arriviste et cruelle. Et nous avons droit à des scènes pleines de sensualité entre cette petite bum vulgaire et cette femme raffinée, l'une profitant de la situation et l'autre persuadée qu'elle vit un amour qui sera éternel. Marianne Dansereau est la fille négligée de Petra et Patricia Nolin sa mère, complétant une distribution cinq étoiles.

Les éclairages de Julie Basse sont impeccables de beauté et de connivence avec la mise en scène chatoyante de Félix-Antoine Boutin qui, décidément, se révèle de plus en plus dans son élément, navigant entre le comique et la tragédie avec une rare aisance.

Il y a également les costumes d'Elen Ewing, rutilants, étincelants dont le moiré, les brocards, les paillettes et le strass se conjuguent dans une débauche de couleurs et de falbalas, vibrants et séduisants du début à la fin.

Ne pas être aimé rend féroce. Petra ne sait pas qu'il ne faut rien attendre en retour et c'est là le drame de sa vie. Anne-Marie Cadieux est extraordinaire dans ce rôle très exigeant physiquement et émotionnellement. Elle nous capture, nous envoûte et elle est follement, terriblement et profondément bonne dans ce rôle qu'on pourrait croire taillé sur mesure pour elle.

Dans Les larmes amères de Petra Von Kant, le drame l'emporte sur la comédie et fait état de la petite musique du monde et des illusions qui se fanent, semblables à Petra, femme sublime dont le destin est rempli de tristesse.


Les larmes amères de Petra Von Kant: Une création Dans La Chambre, au Prospero jusqu'au 6 avril 2019.

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