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03/02/2014 01:32 EST | Actualisé 05/04/2014 05:12 EDT

L'inquiétante étrangeté de <em>La Ville</em>

Je suis sûre que pendant une partie de la première de La ville à l'Espace Go, la majorité du public se posait des questions. Des questions comme : Quel est le propos de cette pièce? Où est-ce qu'ils veulent en venir? Quelle est la signification de tout cela? Mais tout en me posant ces fort légitimes interrogations sur le texte du dramaturge anglais Martin Crimp, je dois dire que, en ce qui me concerne, j'ai été fascinée du début à la fin par La ville et que le climat d'étrangeté, de bizarrerie qui s'en dégage y est pour beaucoup.

Les trois personnages sont tout en pudeur et en détermination. Clair (Sophie Cadieux) est mariée à Christopher (Alexis Martin). Ils échangent, dans un dialogue qui veut dire bien davantage qu'il n'en laisse paraître, des informations banales sur la journée qu'ils viennent de vivre. Une rencontre inopinée à la gare pour elle, une carte d'entrée magnétique inutilisable pour lui, un journal intime vierge qui est donné à Clair, une restructuration de l'entreprise où travaille Christopher. Rien, en apparence, qui casse la baraque. Mais cela m'a rappelé les textes de Nathalie Sarraute où le langage devient un catalyseur et où il y a, littéralement, des sous-titres qui révèlent ce que disent ou veulent dire, véritablement, les protagonistes. Lorsque survient Jenny (Évelyne Rompré), la voisine, l'incommunicabilité atteint son comble et l'incongru devient familier. Peut-être parce que l'essentiel est indicible. Les propos, qui semblent insignifiants au premier abord, prennent une importance démesurée et se révèlent être une monnaie d'échange, une expression, un ressort narratif comme un autre, aussi essentiels et anodins que l'argent, la drogue ou le shopping.

la ville

Il n'est pas gratuit que le personnage de Clair soit traductrice. Traduire/Trahir, tout s'exprime dans ce dilemme auquel font face les gens dont la profession est de rendre la pensée d'un autre. Tout au long, d'ailleurs, Clair, Christopher et Jenny vont dire des horreurs sur un ton désabusé, décalé et artificiel et sous le couvert de la normalité en conversant calmement. Comme une eau d'apparence sereine qui cache en réalité un monstre dans ses profondeurs, les mots racontent, ici, une histoire trop étrange pour être réaliste, mais assez mythique pour être vraie.

Martin Crimp décrit un univers où les personnages semblent être débarqués par inadvertance et la mise en scène de Denis Marleau, statique à dessein, force les comédiens à endosser un stoïcisme qui sied à cette floraison verbale où il ne semble pas y avoir de place pour l'émotion. Dans un décor stylisé où des figures géométriques sont projetées en arrière-scène, c'est la parole qui occupe, de façon extraordinairement habile, tout l'espace. C'est très contemporain, très dépouillé et parfaitement efficace.

Il faut donc être un peu patient, car ultimement, tout tombe en place comme un fantastique puzzle qui prend toute sa signification après que les dernières et ultimes pièces aient été mises en place. Et, croyez-moi, la satisfaction est grande lorsque tout s'explique : le titre, les motivations des personnages, l'explication de leur questionnement. Le fait qu'il est si difficile de créer, qu'il arrive que l'on se vante d'être en train de le faire pour se donner du courage. Le fait que nous sommes prisonniers des conventions, des normes et d'un langage inadéquat. Et c'est un moment plein d'une beauté étrange et mélancolique auquel vous penserez longtemps après avoir quitté le théâtre.

La ville, une co-production Espace Go et Ubu Compagnie de Création, est présentée à l'Espace Go jusqu'au 22 février 2014.

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