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06/03/2015 03:32 EST | Actualisé 06/05/2015 05:12 EDT

Grande écoute: 15 minutes de gloire

On dit de Roy, le personnage principal de Grande écoute de Larry Tremblay qu'on peut voir à l'Espace Go, que c'est l'homme qui, d'un simple regard, saisit l'âme de son invité. J'ai déjà lu des choses semblables à propos de photographes ou de peintres, mais jamais pour un animateur de talk-show. C'est d'ailleurs tout cet univers que Larry Tremblay s'évertue à décoder et à dénoncer, ce monde du paraître plutôt que de l'être, ce lieu où il ne se dit pratiquement jamais rien de substantiel, où on aspire à une profondeur philosophique en adoptant des formules à la Eat, Pray, Love, où une jeune actrice (ou quoi que ce soit d'approchant) peut déclarer Je ne suis qu'une bouche qui demande à être nourrie par la vérité.

grande ecoute

Denis Bernard est ce Roy, cet animateur vedette mélange de Guy A. et de Josélito, qui pose les questions à cette émission d'un vide abyssal et immensément populaire. Des questions à la fois nounounes et insidieuses, expert qu'il est dans l'art de la manipulation et pour qui une entrevue réussie c'est de faire pleurer son vis-à-vis ou alors de lui faire confesser quelque chose d'énorme. Croyant détenir la vérité (celle, j'imagine, dont la jeune actrice veut être nourrie) le personnage est tout à la fois snob, fat, prétentieux et outrecuidant. Et incapable de déceler les indices qui laissent entrevoir que tout s'écroule autour de lui. Les spotlights ne l'aveuglent pas seulement lorsqu'il est sur son plateau de télévision.

Il s'entretient avec les acteurs parfois involontaires de l'actualité. Un boxeur de 19 ans, millionnaire et toujours vierge dont le jeu de jambes évoque un jeune Mohammed Ali. Un vendeur d'oiseaux en plastique qui trouve par hasard un billet de loterie gagnant. La jeune femme citée plus haut dont la mère s'est immolée par le feu devant le plus grand centre commercial de la ville. Des êtres fondamentalement banals que l'enrobage verbal sirupeux et pseudo-intellectuel de Roy va transformer en quasi-prophètes de leur époque.

La vie privée de Roy, ce gourou qui fait et défait les réputations, est un désastre. Sa femme Mary (Macha Limonchik) tente désespérément de l'intéresser au sous-sol de leur belle maison dont les fondations sont envahies par les moisissures. Sans succès. Leur relation est à cette image : rongée de l'intérieur et éventuellement irréparable. Il faut détruire et reconstruire. Mais, dira-t-elle, avec quoi et avec qui?

La collaboration entre Larry Tremblay à l'écriture et Claude Poissant à la mise en scène a toujours été féconde. J'ai souvenir d'un formidable Abraham Lincoln va au théâtre et d'un superbe Dragonfly of Chicoutimi. Ici encore, la mise en scène est d'une efficacité redoutable, aidée en cela par la scénographie de Geneviève Lizotte. Le lieu se transforme sans effort aucun et chaque comédien, dirigé de main de maître, apporte de l'eau au moulin du discours. Mais j'ai été frappée par la lourdeur qui se dégage de l'ensemble.

Il flotte sur cette pièce une atmosphère plombée, grise, pesante. Grande écoute n'est pas une parodie, ce n'est pas non plus une satire ni un pastiche, il n'y a pas une once d'humour dans ce texte. On n'en retient que le regard résolument cynique qui est posé sur un aspect de nos médias, regard révélateur et juste, certes. Mais qui aurait pu composer avec un humour grinçant. Tout est sombre, noir, consternant et infiniment triste dans cet univers.

Roy sera chassé des ondes par une plus jeune, plus beau, plus fou que lui. Auparavant il se sera vautré dans l'étalage le plus abject de son intimité en se servant des malheurs de son fils pour tenter une dernière fois de dominer les cotes d'écoute. Car sa vie se résume, en somme, à une apparition fugitive sur des écrans de télévision. Et c'est tout.

Il ne laissera pas d'autre trace que celle-là.

Grande écoute : une production du PÀP à l'Espace Go jusqu'au 21 mars 2015.

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