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21/10/2015 04:00 EDT | Actualisé 21/10/2016 05:12 EDT

«Five Kings»: Shakespeare et des fusils

Je suis sortie de l'Espace Go à minuit vingt, après quelque cinq heures de ce Five Kings, projet fou et finalement concrétisé d'Olivier Kemeid qui y a travaillé pendant des années. Est-ce que ça en valait la peine? Oui. Et, peut-être un peu, non.

Je suis sortie de l'Espace Go à minuit vingt, après quelque cinq heures de ce Five Kings, projet fou et finalement concrétisé d'Olivier Kemeid qui y a travaillé pendant des années. Est-ce que ça en valait la peine? Oui. Et, peut-être un peu, non.

On ne dira jamais combien Shakespeare se révèle encore et toujours des plus actuels. En ce lendemain d'élections fédérales, ce texte foisonnant et bourré d'allusions au pouvoir, à l'austérité et à la corruption nous ramène en plein visage la pérennité de la nature humaine, quelle que soit l'époque, quel que soit le décor où elle est plantée. Si on n'élimine plus ses adversaires politiques à coup de couteaux ou de revolvers (quoique, en d'autres lieux, si) c'est avec des révélations scandaleuses ou des jeux de coulisses qu'on se débarrasse des importuns ou de ceux qui se trouvent sur le chemin de l'ambition. Mais le discours demeure fondamentalement le même. La Guerre des deux roses mettant aux prises les Lancastre et les York, une guerre civile qui déchire l'Angleterre au 15e siècle avec comme toile de fond les derniers contrecoups de la Guerre de 100 ans, a servi d'inspiration à Shakespeare pour trois pièces mettant en scène Henri VI et pour son inoubliable Richard III. Hé! George R.R. Martin s'est même inspiré de cette Guerre des deux roses pour Game of thoners.

Olivier Kemeid a choisi d'en mettre plein dans ce spectacle-fleuve. Trop, d'après moi. La première partie (il y en a quatre) nous met en situation avec les personnages debout sur scène qui, à tour de rôle, expliquent leurs motivations tout en avançant à pas mesurés. Ils sont habillés avec des costumes contemporains et sur l'écran arrière sont projetées des dates (1965...) et des indications de mise en scène. La deuxième partie s'amorce de plaisante façon avec Jean-Marc Dalpé incarnant un Falstaff truculent, retors et désopilant qui incarne parfaitement la décadence du régime. Mais se retrouvent aussi des références (je crois) au coup de la Brink, au scandale des commandites, à la guerre du Golfe et à ce pays du Moyen-Orient envahi dont le roi d'Angleterre va épouser la dirigeante afin de former une alliance. Là, j'ai un peu décroché, surtout que par la suite surgit une Djihanne (une Jeanne D'Arc avec une ceinture d'explosifs) et que le propos m'a semblé s'égarer, s'éparpiller dans plusieurs directions avec plus ou moins de bonheur.

C'est la quatrième et dernière partie, quatre heures après le début de la pièce, qui m'est apparue la plus réussie. Une astucieuse mise en abîme, un Richard III (Patrice Dubois) absolument sensationnel, une utilisation de la vidéo drôlement efficace, tous ces éléments conférant une force et une puissance indéniables à cette finale, mettant ainsi en évidence et avec une clarté aveuglante toutes les turpitudes de la nature humaine.

Le jeu des acteurs est vigoureux, on retrouve dans la mise en scène de Frédéric Dubois un mélange de réalisme et de symbolisme et une vision récurrente qui doit tout à Shakespeare. Mais qui trop embrasse, mal étreint. Il y a des répétitions et des redondances dans ce texte qui, malgré sa richesse, en vient à lasser. Et ajoutons qu'après plusieurs heures, la concentration commence à faire défaut chez la spectatrice pourtant attentive que je suis.

La nature finit toujours par ressembler à l'art, y compris le comique et le grotesque. Le gai Falstaff est une canaille finie, des rois faibles deviennent les pires des tyrans, un souverain difforme venge sa laideur en acquérant une immense puissance. Shakespeare c'est une représentation de la vie, des passions et des vanités humaines, alliant l'ombre et la lumière, l'anecdote et le destin. L'histoire de notre ascension et de notre chute. C'est tout cela et plus encore, et c'est pourquoi ce dramaturge est toujours notre contemporain. Five Kings est à son image, démesuré et terriblement humain.

Five Kings L'histoire de notre chute : à l'Espace Go jusqu'au 8 novembre 2015. Également en tournée à Ottawa à la fin novembre et à Bruxelles en avril 2016.

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