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29/01/2016 11:38 EST | Actualisé 29/01/2017 05:12 EST

«Dénommé Gospodin»: arrêtez la terre, je veux débarquer!

Il est rare de voir une mise en scène qui projette le texte, qui le fait sortir de lui-même, qui le rend plus fort et plus grand qu'il n'est en réalité.

C'est dans une cuisine glauque, avec des éclairages glauques que débute l'histoire de Gospodin (Steve Laplante). Greenpeace vient de lui confisquer un lama qu'il gardait dans son sous-sol et il n'en peut tout simplement plus d'être l'objet de décisions qu'il juge toutes plus arbitraires les unes que les autres.

Gospodin décide de débarquer du système, de prendre le capitalisme par les couilles, de vivre sans argent, de nier toute propriété. Cela aura évidemment des conséquences.

Le texte du dramaturge allemand Phillipp Löhle ne réinvente rien et aurait pu, de façon fort plausible, être écrit dans les années 70. Mais ce qui se passe sur la scène du Quat'Sous est mémorable: il y a une mise en scène extraordinaire de Charles Dauphinais qui transcende ce texte et lui confère une texture et une profondeur auxquelles on ne s'attendait pas. J'ai été séduite et happée, complice consentante d'un moment de théâtre exceptionnel.

La traduction d'Anissa Layyane et de Jean-Philippe Lehoux est au poil. La langue est familière, forte, précise et véhicule les états d'âme et les émotions. On sait que cela se passe en Allemagne mais il y a suffisamment de références et d'expressions québécoises pour nous conférer des repères universels auxquels on peut s'identifier.

Steve Laplante, hâve et décharné, verdâtre, incarne parfaitement ce type paumé qui réfléchit et qui cherche une porte de sortie à ce marasme qu'il refuse d'endosser. Bruno Marcil joue plusieurs rôles, le caïd et l'artiste contemporain entre autres, de façon très juste, nous faisant oublier ses délirantes compositions des pubs de Plaisirs gastronomiques (que j'adore) et Marie-Ève Pelletier fait montre d'un registre ahurissant en jouant l'amie, la mère, la vendeuse, déployant un talent fou dans la peinture de ces divers personnages. Il n'y a que le joueur de batterie au sujet duquel je me suis demandée ce qu'il faisait là. Mais bon. On ne va pas ergoter sur ce détail.

Alors, est-ce possible de refuser ce que la société nous propose, est-ce qu'on peut dire non à toutes ces contraintes, vivre sans argent, sans meubles, coucher littéralement sur la paille, et y trouver son compte? C'est ce que Gospodin essaye, avec plus ou moins de succès.

Ahuri, fantomatique, là mais pas complètement là, son détachement même le rendra victime des circonstances, son ultime porte de sortie sera de se nier lui-même la liberté qu'il croyait pouvoir acquérir en vivant dans un univers parallèle. Mettant ainsi en exergue les contradictions inhérentes à des choix que l'on croit pouvoir faire avec un cœur pur.

Gospodin ne veut plus avoir à prendre de décisions, mais cela implique tellement de choses compliquées qu'il finit bien par se rendre compte qu'on ne peut pas être, tout simplement. Il faut aussi posséder et consommer pour exister. Son dogme ne tient pas la route, hélas. Et c'est ici que la mise en scène, toute d'atmosphères et d'actes manqués, occupe une place capitale avec de petits moments mis en valeur et qui prennent une importance démesurée dans le cours des choses.

La scénographie de Loïc Lacroix Hoy est d'une redoutable efficacité, chaque objet, chaque détail, chaque trou dans le mur trouvant un but et une signification. C'est du grand art.

Il est rare de voir une mise en scène qui projette le texte, qui le fait sortir de lui-même, qui le rend plus fort et plus grand qu'il n'est en réalité. Au service de cette parole, Charles Dauphinais s'est complètement approprié cette histoire à la limite banale entendue cent fois et l'a sublimée, devenant son contrefort, sa clef de voûte, son mur porteur et élevant ainsi cette fragile structure au rang des cathédrales. C'est à voir, je vous jure.

Dénommé Gospodin, au théâtre de Quat'Sous jusqu'au 19 février 2016.

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