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17/12/2018 15:40 EST | Actualisé 19/12/2018 10:58 EST

«Consentement»: le combat de la justice contre les émotions

Si la déshumanisation du processus juridique demeure le thème principal, la pièce, je crois, s'égare un peu

«Consentement», c'est le combat entre le droit, la justice cartésienne et les émotions. Et rien n'est réglé.
Caroline Laberge
«Consentement», c'est le combat entre le droit, la justice cartésienne et les émotions. Et rien n'est réglé.

La pièce du temps des Fêtes présentée chez Jean-Duceppe cette année n'est pas, loin de là, le boulevard auquel l'ancienne direction artistique nous avait habitués. Consentement de Nina Raines (dont j'ai vu l'excellent Tribus à La Licorne en 2014) porte sur le système de justice et sur la façon dont sont traitées les victimes de viols et d'agressions sexuelles.

On s'entend que ça ne peut pas être plus d'actualité et que ça peut alimenter des discussions enflammées dans les chaumières.

Le cynisme des avocats

Deux couples et leurs amis. La plupart avocats et affichant un certain cynisme face à leur profession.

David Savard, Patrice Robitaille, Véronique Côté et Mani Soleymanlou s'acquittent impeccablement de leur mission. Cynthia Wu-Maheux, pour sa part, est étincelante dans le rôle de Zara, je l'ai rarement vue aussi investie et aussi présente, ce qui veut probablement dire que cette partition était taillées sur mesure pour elle et qu'elle a été superbement dirigée.

Par contre, Anne-Élisabeth Bossé m'a semblé un peu éteinte, jouant avec trop de retenue ce rôle exigeant de Kitty, ne parvenant pas à nous faire sentir le désarroi et toute la gamme des émotions qui l'habite.

Marie Bernier est Gayle, la victime de viol, remplie d'une rage qui la dévaste et qui fait d'elle, à jamais, une créature endommagée. La comédienne est excellente et nous fait entrer sans peine dans cet univers où les victimes ne sont pas crues et ne sont pas prises au sérieux. Où leur vie sexuelle est étalée sur la place publique et où, lors du procès, l'avocat de la défense triture ses déclarations afin de leur faire dire autre chose et où l'avocat de la couronne ne fait finalement pas grand-chose.

La mise en scène de Frédéric Blanchette mêle harmonieusement réalisme et dépouillement stylisé, aidée en cela par la très efficace scénographie de Marie-Renée Bourget Harvey. Le mur du fond est agrémenté d'une ouverture, où on verra lors d'une scène une statue de la justice tournant le dos aux comédiens et au public exprimant ainsi, il me semble, une fenêtre ouverte sur l'histoire et, oui, un certain détachement face à ce qu'il est advenu de tous les beaux principes composant la base de notre système de droit. Pour la deuxième partie de la pièce, le mur se transforme en un immense rempart couvert de graffitis faisant référence au mouvement #MeToo, tout à fait de mise dans les circonstances.

La pièce nous apprend des choses sur les techniques d'interrogation utilisées par les avocats, les questions fermées, les répétitions de la réponse donnée par l'accusatrice afin de la discréditer, les syllogismes douteux.

C'est un texte émaillé de remarques issues du plus pur patriarcat, option macho, de sexisme ordinaire que parfois on ne remarque même plus tellement nous y sommes habitués.

Le concept de la vengeance sous-tend Consentement. La victime voudrait que son agresseur souffre autant qu'elle. Lors de la deuxième partie, quand le problème du viol conjugal se pose, la même chose se fait jour, mais dans un autre registre. L'un des avocats dira: «Dans le cas d'un viol, n'importe qui peut accuser n'importe qui pour excuser sa vie de marde». Et c'est là tout le nœud de ces histoires: un she said, he said (sa parole contre la mienne) qu'il semble le plus souvent impossible à résoudre.

Si la déshumanisation du processus juridique demeure le thème principal, la pièce, je crois, s'égare un peu lorsqu'elle prend la tangente de la séparation du couple Edward et Kitty. Il y aurait eu encore beaucoup à dire sur le sort des victimes dans les cours de justice et sur le rôle des avocats.

C'est une bonne pièce malgré cette tendance à l'éparpillement. Et je réfléchissais à Racine après la représentation. Racine qui, au 17ème siècle, opposait dans sa dramaturgie le conflit entre la raison d'État et les sentiments.

Presque quatre siècles plus tard, le débat demeure entier: Consentement, c'est le combat entre le droit, la justice cartésienne et les émotions. Et rien n'est réglé.


Consentement: au Théâtre Jean-Duceppe jusqu'au 2 février 2019.


Prix de la critique 2018

L'Association québécoise des Critiques de Théâtre (AQCT) a décerné lundi soir, 17 décembre ses Prix pour la saison 2017-2018. Voici les résultats.

Prix d'interprétation masculine:

Sébastien René, Le bizarre incident du chien pendant la nuit

Prix d'interprétation féminine:

Marie-France Lambert, Je disparais

Prix du meilleur texte original:

Alexia Burger, Les Hardings

Prix de la meilleure mise en scène:

Marc Beaupré, L'Iliade

Prix du meilleur spectacle:

La déesse des mouches à feux

Prix de la meilleure scénographie:

Jean Bard Le bizarre incident du chien pendant la nuit