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20/11/2015 03:54 EST | Actualisé 20/11/2016 05:12 EST

«Cinq à sept»: les filles, où en sommes-nous?

C'est un spectacle à voir. D'un rythme époustouflant, réglé au quart de tour, bourré d'énergie, qui pose un regard lucide, tendre aussi, touchant parfois, souvent drôle sur ce qu'est être une femme maintenant. Et si on n'a toujours pas de réponses, au moins on peut se poser les maudites questions.

On vit dans un monde de marde, nous annonce brutalement Kathleen Fortin au début de Cinq à sept, la nouvelle pièce de Fanny Britt, présentée à l'Espace Go. Un monde où les grosses sont ostracisées, où les hommes ont toujours peur de se commettre, où la plupart des gens s'anesthésient avec les humoristes spécialisés dans le pipi-caca-poil et la télé-réalité conne. Un monde où être une fille, une femme, n'est pas plus facile, pour des raisons différentes, qu'il y a quarante ans, à l'aube de la révolution féministe. What the hell happened?

Car le discours stagne, c'est un fait. On dénonce, on dénonce : Sus à la publicité! À bas ces exigences impossibles véhiculées par les magazines féminins! L'important c'est d'être belle en dedans! Etc. Je ne vous apprends rien. Alors, que s'est-il passé? Pourquoi les femmes s'imposent-elles encore davantage qu'avant des standards irréels qui les rendent dans le meilleur des cas perpétuellement insatisfaites et dans le pire des cas obsessives et névrosées?

Les trois comédiennes de Cinq à sept parlent d'elles-mêmes et s'interrogent. Le texte s'est bâti à partir de rencontres entre Julie Le Breton, Kathleen Fortin et Geneviève Schmidt et l'auteur, Fanny Britt, ainsi que le metteur en scène, Mani Soleymanlou. La genèse du texte nous est expliquée, nous apprenons comment tout cela s'est élaboré à partir de véritables cinq à sept où les cinq protagonistes ont partagé leur vision et leurs expériences. Cela donne quelque chose d'assez unique, de presque indécent parfois, une plongée dans l'intimité de ces trois merveilleuses comédiennes qui ont eu le courage de dévoiler des choses dont on ne parle pas nécessairement en public. Sauf, de temps en temps, dans un cinq à sept prolongé où on a beaucoup bu.

Ça dure 55 minutes et c'est d'une incroyable densité. Il y a du stock là-dedans, c'est pas possible. Les trois comédiennes sont debout, face au public, rappelant le lls étaient quatre de Mani Soleymanlou présenté à La Licorne la saison dernière; à tour de rôle elles abordent différents thèmes avec une parole orchestrée magistralement par Fanny Britt. On ne perd jamais le fil, il n'y a jamais d'incohérence, ces trois femmes, malgré leurs différences, ont toutes une histoire commune, celle d'être une femme justement, de là l'universalité du propos.

C'est du Fanny Britt. J'ai beaucoup aimé son essai Les tranchées. Et là, son premier roman Les maisons me fait des clins d'œil langoureux sur la table pas loin pour m'inciter à le lire, mais je n'ai pas le temps tout de suite. Et puisque c'est elle, le thème du désir d'enfant, de la maternité, de la pression sociale qui accompagne cet état, est évidemment abordé. J'ai toujours aimé que Fanny Britt dise que, oui, nous aimons nos enfants mais parfois on les jetterait par la fenêtre, oui nous adorons nos enfants mais ils nous empêchent de faire des choses, d'être ce que nous sommes ou ce que nous voudrions être. Je le disais il y a trente ans et, oh! Boy, que je me suis faite regarder de travers... Et, en fait, ça n'a pas beaucoup changé depuis. C'est Fanny Britt donc, et le dernier mot de la pièce revient à Kathleen Fortin, la seule mère des trois, qui admet que, même si ses filles la font chier régulièrement, elle les aime profondément et que, grâce à elles, elle aura laissé une trace, autre que celle qu'implique son métier de comédienne. Je ne sais pas s'il faut en être rassuré, je sais que c'est dans l'ordre biologique, cette trace. Je sais aussi cependant qu'il ne devrait pas y avoir que ça. Je crois que Fanny Britt pense la même chose.

C'est un spectacle à voir. D'un rythme époustouflant, réglé au quart de tour, bourré d'énergie, qui pose un regard lucide, tendre aussi, touchant parfois, souvent drôle sur ce qu'est être une femme maintenant. Et si on n'a toujours pas de réponses, au moins on peut se poser les maudites questions.

Cinq à sept : Une création d'Orange Noyée, en coproduction avec le Théâtre français du Centre national des Arts, à l'Espace Go jusqu'au 10 décembre 2015.

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