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19/03/2018 09:00 EDT | Actualisé 19/03/2018 09:43 EDT

Chienne(s): comme dans avoir la chienne

Il manque un fil conducteur à la pièce de Marie-Ève Milot et Marie-Claude Saint-Laurent présentée dans la salle Jean-Claude Germain du Théâtre d'Aujourd'hui.

Dominic LaChance

Chienne(s), (comme dans avoir la chienne), traite de l'anxiété, ce mal de notre siècle qui excuse bien des choses quand on est incapable de faire face à la réalité. C'est à coup de pilules et de psychothérapie qu'on soigne cela. Vous me pardonnerez de penser que cette maladie est parfois, souvent un luxe d'enfants gâtés et qu'il y a des coups de pied au cul qui se perdent lorsque de jeunes gens doués et intelligents se déclarent incapables de remplir leurs obligations et de vivre leur vie. Je me doute qu'ici il y a des gens qui sont prêts à me tirer des tomates...

La jeune fille (Marie-Claude Saint-Laurent) qui est le personnage principal de la pièce a tout ce qu'il faut pour réussir et être heureuse. Elle est issue d'un milieu bourgeois avec une mère médecin (qui est folle et qui est obsédée par le désir de rester jeune, mais ça, c'est assez fréquent)et avec un père aimant qui vit dans un pays étranger avec sa deuxième femme (mais il a 75 ans et semble appartenir à un milieu social bien inférieur à celui de son ex-femme et j'ai trouvé bizarre le décalage avec l'âge de la mère qui est manifestement beaucoup plus jeune). Cette jeune fille, donc, s'est dégoté un emploi de journaliste et semble fonctionner normalement. Mais le jour de ses trente ans, tout dérape, on l'appelle du bureau pour lui demander une bio de Robin Williams qui vient de se suicider et son proprio lui signale que son chèque de loyer n'avait pas de fonds suffisants. Elle s'enferme dans son appartement et n'en sortira plus, aux prises avec une terrifiante incapacité qui la handicape complètement.

Marie-Claude Saint-Laurent est aussi très bonne, candide, profonde et blessée, mais je n'ai ressenti aucune empathie pour son personnage.

C'est dans une mise en scène très intellectualisée qu'évoluent les personnages. Les quelques accessoires se résument à des objets de plâtre (bouée de sauvetage, bâtons de baseball) qui seront cassés et dont les débris parsèmeront la scène. Il y a des moments d'humour délicieux et les comédiens, Louise Cardinal, Larissa Corriveau, Nathalie Doumar, Alex Bergeron et Richard Fréchette sont tous excellents. Marie-Claude Saint-Laurent est aussi très bonne, candide, profonde et blessée, mais je n'ai ressenti aucune empathie pour son personnage.

Ce n'est qu'à la fin que j'ai cru comprendre où on voulait en venir. C'est à ce moment-là qu'on nous parle de Nidaa Badwan, cette artiste palestinienne qui s'est enfermée dans sa chambre de neuf mètres carrés à Gaza. Retirée du monde, elle crée et réfléchit, à l'abri relatif du chaos de ce territoire où rien n'est simple et où tout est dangereux. Nidaa a bien davantage de sujets d'anxiété que le personnage principal de Chienne(s). Et c'est en créant qu'elle essaie de reconstituer un monde qui semble sans rime ni raison. Mais je n'ai pas pu établir de parallèle entre les deux, l'incapacité à faire face de la petite Québécoise me semblant bien dérisoire et à la limite futile si on compare ce qu'elle vit à ce que des millions d'êtres humains subissent à travers la planète. L'art, Dieu merci, peut être salvateur et nous donner des clefs pour décoder nos angoisses et le vide existentiel qui peut affecter les plus optimistes. Hélas, le propos est ici confus, le fil directeur trop ténu, voire inexistant. Marie-Ève Milot et Marie-Claude Saint-Laurent effleurent l'une des raisons de cette anxiété qui affecte surtout les femmes, la peur d'être attaquée, battue, violée, démembrée, de subir des commentaires sexistes, des gestes inappropriés, mais on ne saura jamais pourquoi la jeune fille sombre ainsi. Si je comprends bien ce qu'elles ont voulu faire, donner au narcissisme de leur génération une résonance universelle, montrer cette déchirure sans fin et sans fond, cet absolu de la passion, ces ténèbres qui sont plus fortes que tout, je crois qu'il faut contraindre parfois la douleur à se taire et se diriger vers l'action.

Chienne(s) : une création du Théâtre de l'Affamée, au Théâtre d'Aujourd'hui jusqu'au 31 mars 2018 avec des supplémentaires les 24 mars et 3-4-5-6-7 avril.

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