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12/11/2018 11:21 EST | Actualisé 12/11/2018 11:25 EST

«Bonjour là, bonjour»: inceste, vous dites?

Serge transgresse ce tabou, il dit à son père qu'il l'aime, mais on s'entend que cette transgression semble bien pâle si on la compare à l'interdit définitif que représente la relation qu'il entretient avec sa sœur.

Gunther Gamper

Dans un décor évoquant l'intérieur d'un palais avec tapisseries, lambris et colonnes en trompe-l'œil déambule un jeune homme. Frappé par le syndrome de Stendhal, il va s'écrouler par terre, saisi de vertige, confondu et fragilisé par tant de beauté.

Le jeune homme, c'est Serge, que nous allons retrouver au sein de sa famille après qu'il eut passé trois mois à voyager en Europe. C'est cette famille qui est le sujet de Bonjour là, bonjour de Michel Tremblay, que présente le Théâtre Denise-Pelletier.

Comme bien des œuvres de Tremblay, c'est une pièce sur l'incommunicabilité, cette fois-ci entre le père et le fils, deux êtres qui n'ont jamais eu de conversations ni de véritables échanges.

Je n'avais jamais vu cette pièce de Tremblay, peu montée depuis sa création en 1974. Claude Poissant en rêvait depuis longtemps et en a fait la mise en scène, plutôt sage m'a-t-il semblé, pour ce texte polyphonique qui aurait pu supporter quelques audaces. Comme bien des œuvres de Tremblay, c'est une pièce sur l'incommunicabilité, cette fois-ci entre le père et le fils, deux êtres qui n'ont jamais eu de conversations ni de véritables échanges; le père est muré dans sa surdité depuis quarante ans, le fils dans son désir de se détacher de cette famille qui n'a pas d'allure.

Il y a les tantes (Annette Garant et Diane Lavallée) insupportables de stupidités, prisonnières d'un monde suffoquant dont elles n'éprouvent même pas la velléité de sortir; il y a les quatre sœurs (Sandrine Bisson, Mireille Brullemans, Geneviève Schmidt et Mylène Mackay) dont la vie est gâchée par le matérialisme, les pilules ou la boulimie et pour la quatrième, par un amour interdit. Et Serge, qui à 25 ans demeure le bébé adoré, gâté, pourri de cette famille qui le harcèle, se l'arrache et voudrait le confiner dans un périmètre bien délimité, afin que personne d'autre ne se l'approprie un jour.

Francis Ducharme joue Serge d'une manière (trop) détachée, en observateur déambulant au sein d'une galerie de personnages féminins tous plus névrosés les uns que les autres. Mylène Mckay en Nicole, l'objet de la passion de Serge, est un peu éteinte si on la compare à ses trois sœurs qui, pour être folles n'en sont pas moins colorées. Et les comédiennes qui les incarnent rendent formidablement bien ces Érinyes modernes.

Et, bien sûr, Gilles Renaud, le père, touchant et juste, véhiculant parfaitement le désespoir tranquille de cet homme qui n'a jamais su parler à ses enfants et qui se réfugie dans la fiction de Victor Hugo et de Maupassant pour trouver un écho à des émotions jamais exprimées.

Entre le jaspinage constant des insupportables tantes et les exigences toujours réitérées des trois sœurs aînées, dans la superposition des dialogues et de moments du plus haut comique, dans cette chorégraphie de la mésentente, se produit finalement quelque chose: une montée d'émotion qui, à la fin, vient nous saisir.

Gunther Gamper
«Bonjour là, bonjour», Michel Tremblay

Mais pourquoi l'inceste, pourquoi ne pas avoir fait du personnage de Serge un homosexuel, ce qui en 1974 aurait eu une résonance particulièrement forte? Je me souviens de mes lectures de Claude Lévi-Strauss sur le tabou universel lié à cette pratique qui structure toutes les sociétés humaines.

Ce thème de l'inceste m'a dérangée. On ne peut pas, en son âme et conscience, le cautionner, on ne peut pas l'excuser ou le trouver attrayant.

Si le tabou permet ainsi de créer des contacts et des alliances avec d'autres groupes et de permettre une diversité qui servira les intérêts de tous, pourquoi Serge se replie-t-il sur un des éléments de cette famille, aussi attirant soit-il, alors que tout dans ses agissements laisse croire qu'il veut s'extirper de ce milieu étouffant, passer à la vitesse supérieure du dialogue et de la réflexion?

À moins que l'inceste, le tabou ultime, vraiment, ne soit la métaphore pour la communication avec le père, le tabou familial et social. Serge transgresse ce tabou, il dit à son père qu'il l'aime, mais on s'entend que cette transgression semble bien pâle si on la compare à l'interdit définitif que représente la relation qu'il entretient avec sa sœur.

Ce thème de l'inceste m'a dérangée. On ne peut pas, en son âme et conscience, le cautionner, on ne peut pas l'excuser ou le trouver attrayant. Ce secret, qui n'en est pas un pour personne, se justifie difficilement et n'a pas suscité chez moi d'admiration émue comme l'a fait Ana Soror de Marguerite Yourcenar. Il manque à ce Bonjour là, bonjour un sentiment d'urgence, la conviction que confère une passion incontrôlable. L'inceste dans la pièce n'est pas une présence incontournable, ce n'est qu'un accessoire.


Bonjour là, bonjour: au Théâtre Denise-Pelletier, jusqu'au 5 décembre 2018.

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