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05/02/2019 16:27 EST | Actualisé 17/05/2019 12:54 EDT

«Basse-Ville»: de la difficulté d'être humain

On nous parle d'humanité, de sincérité, de désir de contacts authentiques avec les autres, pour essayer de vaincre ce terrible ennui et cette terrible solitude.

Vincent Lafrance
Les personnages de «Basse-Ville» ont des petites vies cheap, étriquées, sans vision et sans ambition. Mais il y a l'amitié et l'amour qui ne coûtent rien.

Les trois personnages n'ont pas de nom, dans cette production du Théâtre du Hareng Rouge présentée à La Licorne. Alors, je vais les appeler la Brune, la Blonde et le Garçon. Et je dirai tout de suite que j'ai beaucoup aimé Basse-Ville, cette pièce écrite et mise en scène par Thomas Gionet-Lavigne, à mon grand étonnement d'ailleurs.

Je l'ai déjà mentionné dans des textes précédents: le théâtre, parfois, c'est générationnel. Il arrive que des textes écrits par des milléniaux, par ailleurs charmants je n'en doute pas, m'exaspèrent ou me laissent perplexe. Certains jeunes auteurs ne disent rien, ou si peu et expriment un narcissisme qui provoque chez moi davantage d'agacement que d'empathie. Mais avec Basse-Ville, ce n'est pas le cas.

La Brune (Charlotte Aubin, une présence forte, cette fille) et la Blonde (Katrine Duhaime, tissée de douceur et d'accommodements) sont assises sur un divan rouge et jasent. De garçons, de jobs, de tout et de rien.

Après quelques minutes, une projection en arrière-scène nous communique les noms des comédiens et des artisans de la production, comme au cinéma. Très réussi, ce truc.

Ça se passe à Québec, dans cette Basse-Ville évocatrice où vivait la Famille Plouffe et qui a servi de toile de fond à tant de romans québécois. Une Basse-Ville avec des appartements abordables pour ces deux jeunes filles: l'une travaillant dans un magasin, l'autre se cherchant mollement un emploi, ce qui ne les empêche pas de sortir dans les bars et de caler des shooters.

La Blonde ramène chez elle le Garçon (Jean-Denis Beaudoin, aussi bon comédien que dramaturge: je garde un souvenir ébloui de sa pièce Mes enfants n'ont pas peur du noir, vue en 2016) et c'est à ce moment que l'histoire prend son envol.

Car la Brune, avec un cynisme agressif, désapprouve tout. On sent le ressentiment, la rancœur, l'amertume qui l'habitent, elle à qui son père a déclaré après son divorce que «L'amour c'est d'la marde». Elle ne veut pas aller marcher sur le bord de la rivière, elle ne se réjouit pas que son amie ait rencontré quelqu'un, mais c'est sans compter sur la bonté, la bienveillance, la profonde humanité du Garçon, qui va peu à peu trouver les failles dans l'armure de la Brune. Car pour elle, qui n'a rien, qui n'a que cette amitié féminine avec la Blonde, perdre cette amie c'est tout perdre. Charlotte Aubin véhicule cette colère, cette hargne, ce désir refoulé d'aimer et d'être aimée en retour avec beaucoup de solidité et de justesse.

Je raconte ça comme ça et on dirait que ce n'est rien du tout, mais Basse-Ville dit beaucoup et ce texte a réussi à me toucher et à me rejoindre.

C'est qu'on nous parle d'humanité ici, de sincérité, de désir de contacts authentiques avec les autres, pour essayer de vaincre ce terrible ennui et cette terrible solitude. Il est révélateur de constater que la Brune refuse, en principe, d'adresser la parole au Garçon. Mais elle finit toujours par lui parler, par accepter ses suggestions, par admettre aussi qu'il puisse être attiré par la Blonde sans nécessairement ne vouloir qu'une aventure d'un soir.

Les personnages de Basse-Ville ont des petites vies cheap, étriquées, sans vision et sans ambition. Mais il y a l'amitié et l'amour qui ne coûtent rien. Dans une mise en scène qui confère mouvement et dynamisme à son texte, Thomas Gionet-Lavigne nous parle de la grandeur d'âme d'humains ordinaires, de leur patience, de leur courage au quotidien. Sous les mots, on trouve ce que ne disent pas les mots, ce qu'ils rechignent à avouer, ce qu'ils cachent. Et c'est pourquoi Basse-Ville résonne en nous de belle façon.


Basse-Ville: Une production du Théâtre du Hareng Rouge en collaboration avec La Manufacture, à la Licorne jusqu'au 15 février. Supplémentaire le 9 février.

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