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13/09/2018 14:06 EDT | Actualisé 13/09/2018 14:09 EDT

«L'art de la chute»: quand la haute finance croise le monde de l'art

Jouant de multiples rôles, évoluant avec une aisance remarquable du drame à l'ironie en passant par de désopilantes parodies, ces jeunes acteurs nous tiennent en haleine pendant près de trois heures.

Alice se laissera entraîner malgré elle dans ces méandres où la frontière entre l'art et le marketing n'existe plus.
Vincent Champoux
Alice se laissera entraîner malgré elle dans ces méandres où la frontière entre l'art et le marketing n'existe plus.

Mi-fiction, mi-théâtre documentaire, L'art de la chute est le résultat d'un considérable et fascinant travail collectif qui a duré quatre ans. D'abord joué à Québec, le spectacle se retrouve sur la scène de La Licorne pour un résultat aussi jouissif que dérangeant, alliant des notions d'économie, des relations d'amour et d'amitié et les enjeux du marché de l'art contemporain.

Cinq comédiens extrêmement doués nous racontent cette histoire où les sentiments et les idéaux se retrouvent à la merci du profit à tout prix. Jean-Michel Girouard, Simon Lepage, Danielle Le Saux Farmer, Marianne Marceau et Pascale Renaud-Hébert sont tout simplement incroyables. Jouant de multiples rôles, évoluant avec une aisance remarquable du drame à l'ironie en passant par de désopilantes parodies, ces jeunes gens nous tiennent en haleine pendant près de trois heures sans que le public ne se rende compte du temps qui passe.

La mise en scène de Jean-Philippe Joubert, vive, dynamique et parfois farfelue, y est pour beaucoup.

La mise en scène de Jean-Philippe Joubert, vive, dynamique et parfois farfelue, y est pour beaucoup. Il y a bien quelques scènes qui s'étirent un peu: la vente à l'encan chez Sotheby's, le jeu de séduction entre Alice et Greg Monroe, mais rien pour gâcher notre plaisir.

Tout débute avec une leçon d'économie

Il y a dix ans, la crise des prêts à haut risque (subprime) a mené à la chute de banques, colosses aux pieds d'argile, et à l'écroulement d'édifices financiers que l'on croyait à toute épreuve. Cette crise a aussi affecté des tonnes de petits investisseurs et plein de gens ordinaires qui se sont retrouvés littéralement à la rue. Si le coût financier a été immense, le coût humain s'est révélé colossal et les conséquences se font encore sentir dix ans après.

C'est dans ce contexte que l'on fait la connaissance d'Alice Leblanc, une artiste visuelle de 34 ans, qui vient d'obtenir une bourse de six mois pour occuper le studio du Québec à Londres où elle retrouve une amie de longue date, Laurence, qui travaille chez Lehman Brothers.

Alice se débat dans un cul-de-sac créatif, Laurence perd son emploi plus que lucratif lorsque Lehman Brothers s'écroule et les deux amies décident d'aller à la vente aux enchères d'œuvres de Damien Hirst chez Sotheby's. (Une parenthèse ici: lors de mes études en histoire de l'art, j'ai toujours eu beaucoup de difficultés avec l'art contemporain que je considère comme rempli de fumisterie. Et Damien Hirst est en haut de ma liste de fumistes.)

Les riches Saoudiens, Chinois et autres n'achètent pas parce qu'ils vibrent devant une œuvre, ils achètent à cause du prix qu'ils payent.

Les œuvres en vente ce soir-là vont permettre à Hirst d'empocher plus de 170 millions$, ce qui jette Alice par terre et amène une réflexion sur la valeur de l'art. Les riches Saoudiens, Chinois et autres n'achètent pas parce qu'ils vibrent devant une œuvre, ils achètent à cause du prix qu'ils payent. Il y a certainement quelque chose de pourri dans le royaume de l'art.

Alice va faire la connaissance ce soir-là d'un courtierqui a gagné près d'un milliard en une seule journée après avoir misé sur la chute des marchés. Deux visions du monde s'affrontent ici: Alice et ses préoccupations éthiques; Greg Monroe et les poussées d'adrénaline qu'il ressent lorsqu'il joue gros à la bourse et qu'il gagne, sans aucunement se préoccuper des conséquences humaines de ses actions.

Alice se laissera entraîner malgré elle dans ces méandres où la frontière entre l'art et le marketing n'existe plus.

La pureté des intentions d'Alice n'est jamais mise en doute, mais elle se laissera entraîner malgré elle dans ces méandres où la frontière entre l'art et le marketing n'existe plus. Son exposition, à Londres, d'œuvres conceptuelles inspirées par sa relation avec Greg Monroe déterminera le coup d'envoi d'une ascension spectaculaire et d'une chute qui ne le sera pas moins. Car Greg va se venger, et pas à peu près.

Alice aura connu une humble et passagère immortalité. Elle sera broyée sous la meule des riches et des puissants dans un monde offensé qui ne sait pas comment réagir. L'art de la chute est du bel ouvrage, une pièce prenante du début à la fin et dont la conclusion ne peut être que pessimiste. Tout ce qui monte doit nécessairement redescendre et les indices boursiers ne font pas exception à la règle.

La question étant à quel moment une autre bulle comme celle de 2008 se reproduira. Et, ma foi, ce qui découle de cette question: pourquoi des gens extrêmement riches veulent-ils encore davantage d'argent?


L'art de la chute, une production Nuages en Pantalon en co-diffusion avec La Manufacture, au théâtre La Licorne jusqu'au 29 septembre et en tournée à travers le Québec cet automne et au printemps 2019.