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17/04/2016 09:33 EDT | Actualisé 18/04/2017 05:12 EDT

Référendum en Italie: pourquoi défendre la mer du pétrole ne suffit pas

Le 17 avril, les Italiens votent par référendum pour limiter les activités de prélèvement d'hydrocarbures le long de la côte.

Dimanche, 17 avril, les Italiens votent dans un référendum pour limiter les activités de prélèvement d'hydrocarbures le long de la côte. Le gouvernement, au contraire, veut en augmenter l'extraction domestique. Une victoire des partisans du «No Triv» («pas de forages») permettrait de réduire le risque d'accidents et la pollution chronique en mer, et il serait encourageant pour ceux dans le reste du monde qui essaient d'empêcher l'extraction de combustibles fossiles.

Pendant 200 ans, les combustibles fossiles ont mis le turbo au long pèlerinage de l'humanité vers la prospérité et, pour certains, le bonheur. Pendant quelques décennies encore, ils vont permettre ce même progrès à certains des pays les moins industrialisés. Dans un seul siècle, le nombre d'êtres humains est doublé deux fois et la durée moyenne de vie est doublée. La consommation d'énergie est multipliée par treize. Mais l'émission de CO2 a augmenté dix-sept fois. Et cela change tout.

Nous savons que les technologies basées sur les combustibles fossiles, polluantes - en particulier le charbon, mais aussi le pétrole et, dans une moindre mesure, le gaz - doivent être remplacées progressivement et sans délai. Nous avons décidé de retirer au plus tôt nos investissements dans le charbon, et nous avons l'intention de les retirer progressivement des autres combustibles fossiles.

La première phrase est du pape François, la seconde est de la Fondation Rockefeller, les anciens barons du pétrole. Le retrait des combustibles fossiles de la part de cette fondation, de la Fondation Gates et d'autres investisseurs, montre que le mouvement «desinvestir des combustibles fossiles» est à prendre au sérieux.

En décembre, la conférence sur le climat COP 21 à Paris a décidé d'engager les nations à réduire considérablement l'utilisation des combustibles fossiles. Le 29 novembre 2015, pour encourager les gouvernements, des milliers de manifestants ont déposé leurs chaussures sur le pavé de la place de la République, à Paris, pour symboliser la «marche des peuples pour le climat» organisée depuis des mois, mais interdite en raison des attaques terroristes. Il y avait aussi les chaussures de deux pèlerins venus de loin, dans l'indifférence des médias. Ceux du pape François et du cardinal Peter Turkson.

Pourtant, en dépit de vives protestations, comme celles à Pau (France) le 5 avril, les grandes sociétés minières investissent des centaines de milliards de dollars pour extraire davantage de combustibles fossiles. The Economist (4 mai 2013) a écrit que ce choix «semble un non-sens. Ou bien les gouvernements ne sont pas crédibles dans leur engagement contre le changement climatique, ou les sociétés d'hydrocarbures sont surévaluées.»

Leur valeur est en effet déterminée par le volume de leurs réserves de combustibles. Si 80 pour cent des hydrocarbures devait rester sous terre, comme beaucoup le recommandent, ils deviendraient du unburnable carbon (carbone non brûlable). Ils seraient alors des «actifs échoués», une «bulle du carbone» géante capable de mettre en faillite plusieurs compagnies pétrolières, ruinant les petits et les grands investisseurs et bouleversant l'économie mondiale.

L'analyste financier James Leaton dirige le think tankCarbon Tracker, basé à Londres, qui étudie la bulle de carbone. Selon Leaton : «Les bulles se forment parce que tout le monde pense qu'il est le meilleur analyste, qu'ils sont en mesure d'arriver au bord du précipice en s'arrêtant quand les autres continuent.»

Les climatologues, pour leur part, disent que si l'extraction de charbon, de pétrole et de gaz ne diminue pas considérablement, leur combustion accélérerait le changement climatique déjà en cours. Si les analystes de la finance et du climat ont raison, il semble difficile d'éviter la crise écologique sans causer la crise financière, et vice versa. La tâche historique de la politique est d'éviter que les deux crises, éventuellement simultanées, ne soient brutales. Réussira-t-elle?

La menace écologique et économique des combustibles fossiles se résume en trois chiffres : 2, 2 800, 600.

2 degrés Celsius est l'augmentation de la température mondiale que la communauté internationale a décidé d'essayer de ne pas dépasser, afin d'éviter des conséquences trop graves. Mais quand trop est trop? Les 2 degrés sont un compromis politique entre les gagnants et les perdants du changement climatique anthropique. Il n'y a pas de «seuil de sécurité» du réchauffement climatique. Les dommages causés par le changement climatique augmentent progressivement avec le réchauffement climatique. Déjà, la hausse de 0,8°C au cours du siècle dernier a probablement causé de graves dommages.

Le deuxième nombre important est 2 800 gigatonnes (ou milliards de tonnes) de CO2. Ceci est le montant qui serait émis si l'on brûlait toutes les réserves d'hydrocarbures connues.

Le troisième nombre est 600 gigatonnes de CO2. Ceci est appelé le «budget carbone», la quantité d'émissions que l'humanité peut encore «dépenser» pour avoir une chance de 80 pour cent de ne pas dépasser 2°C de réchauffement.

De surcroît, une partie de l'utilisation des combustibles fossiles cause de grands dommages à la société. La corruption et la criminalité émergentes dans certaines affaires pétrolières italiennes sont légères si comparées à la corruption, aux guerres, aux coups d'État, aux dictatures, aux massacres, aux assassinats (on pense à Enrico Mattei, fondateur de la société d'État pétrolière ENI) et d'autres crimes liés à une partie du business fossile.

Il est prévu que la communauté internationale et les gouvernements pénalisent l'utilisation des combustibles fossiles (par exemple en réduisant leurs énormes subventions et en taxant les émissions de CO2) et qu'ils favorisent (même avec des subventions temporaires) les énergies renouvelables. Mais ces processus sont lents. Comme le dit le pape François, parlant en Bolivie : «l'avenir de l'humanité est non seulement dans les mains des leaders, des grandes puissances et des élites, il est principalement dans les mains des peuples et dans leur capacité à s'organiser.»

Mais que peuvent-ils faire, les peuples? Que puis-je faire?

La seule façon de prévenir les catastrophes climatiques est de réduire de façon drastique et «sans délai» notre consommation de combustibles fossiles et d'accélérer la transition vers les énergies renouvelables.

Comment? D'une part, augmenter fortement l'efficacité énergétique ; de l'autre réduire (qui doit, et qui peut) le niveau matériel de notre style de vie. Du coup, 90 pour cent de l'énergie commerciale utilisée dans le monde provient de combustibles fossiles. Pratiquement tout produit et service dépend d'eux, directement ou indirectement.

En fait, un frein aux plateformes près de la côte italienne ne sauverait pas de pétrole. Plutôt, on en consommerait davantage pour déplacer les navires qui l'apportent des autres continents. Si nous, Italiens, ne réduisons pas notre consommation, alors il serait préférable d'extraire «du pétrole de proximité» en Italie en évitant le pétrole distant, celui qui souvent déclenche les guerres et les coups d'État, comme au Moyen-Orient et ailleurs, ou qui cause catastrophes environnementales et dévastation humaine, comme au Nigeria, en Équateur et ailleurs. Défendre nos côtes des forages est utile localement. Mais sûrement, ce n'est pas assez.

Ce billet a initialement été publié sur le Huffington Post France.

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