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05/04/2017 09:24 EDT | Actualisé 05/04/2017 09:24 EDT

Multiculturalisme canadien et laïcité: quantification et discussion de la probabilité de véracité des religions

La probabilité de véracité d'une religion donnée est très faible, même s'il est difficile d'en connaître la valeur exacte.

Dans le premier texte de cette série, nous avons vu que sous sa forme actuelle, la politique du multiculturalisme canadien est basée sur une théorie inadéquate.

Dans le deuxième billet, nous avons examiné le paradoxe des divinités probabilistes. Que l'on résolve ou non le paradoxe, une conclusion s'impose : la religion ne devrait pas faire partie d'une politique qui serait appelée à remplacer le multiculturalisme canadien.

Mise au point - En réaction à mon billet sur le paradoxe des divinités probabilistes, un lecteur a mis en doute la capacité d'un individu quelconque à faire des observations objectives au sujet des religions. Le prétexte fondant cette mise en doute était, semble-t-il, qu'il faut une solide connaissance de la théologie pour observer les religions. La remarque est plutôt étonnante. En effet, mes raisonnements ne se font que sur la base d'éléments d'information proclamés par les religions elles-mêmes. Par ailleurs, celles-ci ne se privent pas pour déployer toutes les stratégies imaginables pour se faire voir et reconnaître. Le commentaire en question équivalait à mettre en doute la capacité des gens à distinguer une épinette d'un érable sous prétexte qu'ils n'ont pas un doctorat en botanique.

Alors, oui: jusqu'à preuve du contraire, je maintiens que le postulat de l'observateur objectif est valide. Même sans formation particulière, on peut faire des observations pertinentes au sujet des religions.

Contexte du présent billet - La conclusion obtenue avec le paradoxe des divinités probabilistes découlait de la probabilité de véracité de trois ensembles d'énoncés religieux fondés sur des révélations divines. Cette probabilité est de 1/N, où N est le nombre de religions considérées. Ne serait-ce que sur la base d'observations sommaires, il est évident que le nombre de religions est plutôt élevé. On pourrait s'éviter d'en faire une analyse exhaustive: les conclusions du deuxième billet ne sont pas appelées à changer. Mais l'exercice en vaut la peine, ne serait-ce que pour fixer les idées sur le nombre de religions apparues au cours des temps.

Dans le présent billet, nous allons chercher à obtenir des estimations réalistes de la probabilité de véracité d'une religion; nous allons examiner l'effet de quelques sources d'incertitude sur l'estimation et voir si ces incertitudes sont suffisamment grandes pour changer les conclusions obtenues. Lorsque nous aurons terminé l'étape actuelle, nous serons prêts à utiliser le paradoxe des divinités probabilistes pour obtenir des réponses pratiques au sujet de la laïcité de l'État.

Avant de commencer, un point technique: les mathématiciens utilisent une échelle de probabilités qui va de 0 («impossible») à 1 («certain»). Je m'en tiens à leur convention. Il est courant de voir une autre échelle, exprimée en pourcentage. Elle va de 0% («impossible») à 100% («certain»).

Estimation de la probabilité de véracité d'une religion en général - Pour simplifier la présentation du paradoxe des divinités probabilistes, j'ai initialement fixé la valeur de N à N=3, en ramenant les ensembles que sont le judaïsme, le catholicisme et l'islam à des entités unitaires. En réalité, le nombre d'ensembles de ces religions monothéistes est plus grand. Et la plupart des ensembles, sinon tous, se subdivisent en un nombre de religions considérablement plus grand. Pour le seul christianisme, excluant le protestantisme et les différents courants issus du catholicisme, on obtient 19 religions distinctes. Si on ajoute les autres grands ensembles religieux, même sans prendre en compte leurs subdivisions religieuses, ce nombre dépasse la valeur de 20.

En d'autres mots, quand on estime la probabilité de véracité d'une religion, il faut prendre un chiffre plus grand ou égal à 20. Si nous prenons la valeur de 20, nous utilisons une valeur sécuritaire. Nous pouvons considérer que la valeur N=20 constitue la borne inférieure des valeurs probables de N.

Qu'en est-il de la borne supérieure? En tout, on estime qu'environ 10,000 religions seraient apparues au cours de l'histoire de l'Humanité (même source que ci-dessus). Ce chiffre exclut les schismes. Ceci permet de fixer une borne supérieure raisonnable à environ 10,000. Cela veut dire qu'en première analyse, la valeur de N se situe quelque part entre 20 et 10,000.

Sources d'erreur possibles dans l'estimation de la probabilité de véracité d'une religion en général - n'importe quelle estimation basée sur des données empiriques comporte des sources d'incertitude. Examinons si cela pourrait affecter sérieusement la valeur des bornes de N que nous avons obtenues ci-dessus.

Première source d'incertitude : j'ai traité les différentes religions comme si elles étaient toutes des entités indépendantes. Pourtant, plusieurs ont des points de similitude. Cela pourrait nous inciter à interpréter la situation comme si les bornes de N étaient considérablement plus petites que 20 et 10,000. Cependant, les religions elles-mêmes réclament qu'un petit nombre de désaccords doctrinaux puisse être suffisant à les déclarer différentes. À la limite, un seul suffirait. Elles exigent donc d'être traitées en autant de blocs unitaires. De plus, mon analyse se situe dans le contexte du multiculturalisme canadien, qui cherche à reconnaître l'ensemble de la diversité. Ces deux éléments fragilisent les bases conceptuelles de tout effort de réduction des bornes de N qui serait basé sur les points de similitude des religions.

Deuxième source d'incertitude : je n'ai basé mes chiffres pour la borne inférieure que sur le christianisme et ses subdivisions. Les autres ensembles monothéistes comportent eux aussi des religions différentes. Il est vraisemblable que les liens de similitude y soient analogues à ce qui est observé dans le cas du christianisme, mais je n'en sais rien pour l'instant. L'inclusion des autres ensembles monothéistes aurait pour effet de relever la borne inférieure de N.

Ces deux premières sources d'incertitude vont en sens contraire : l'une incite à réduire les valeurs à utiliser, l'autre à les augmenter. Toutefois, une réduction de N reposerait sur des bases fragiles. D'autre part, si nous décidons de ne pas appliquer la correction suggérée par la deuxième source d'incertitude, nous aurons une borne inférieure raisonnable et sécuritaire.

Troisième source d'incertitude : j'ai traité les quelque 10,000 religions recensées au cours de l'Histoire comme toutes égales. Pourtant, dans Les Jardins de lumière, Amin Maalouf illustre magnifiquement bien la supériorité conceptuelle d'une religion à divinité immatérielle sur une religion à divinité matérielle comme une idole de bois. Cela devrait-il changer la valeur de N ? Je ne pense pas, puisqu'une religion existe indépendamment de la force qu'on lui accorde. Si je me trompe à ce sujet, cela ne touchera pas l'estimation de la borne inférieure de N, puisqu'il n'inclut que des religions à divinité immatérielle.

Pour les puristes : au nombre des positions métaphysiques non démontrables (ou non réfutables), l'athéisme et l'antithéisme peuvent être vus comme deux éléments de l'ensemble « scepticisme » ; si on les inclut dans le calcul de la probabilité de véracité, il faut utiliser N+2. Étant donné la valeur élevée des bornes de N, cela ne change virtuellement rien à nos estimations.

En résumé, pour le cas d'une religion en général nous ne connaissons pas la valeur de N avec certitude. Toutefois, nous pouvons en estimer les valeurs minimale et maximale et s'en servir pour calculer les valeurs maximale et minimale de la probabilité de véracité d'une religion. Rappelons que la probabilité de véracité est de 1/N.

Avec des bornes de 20 et 10,000 à la valeur de N, la probabilité de véracité d'une religion donnée est au plus de 1/20 (ou 5%). Elle pourrait être aussi petite qu'environ 1/10000 (ou 0.01%). Ces estimations ne semblent pas affectées sérieusement par trois sources d'incertitude que j'ai pu identifier.

Conclusion - La probabilité de véracité d'une religion donnée est très faible, même s'il est difficile d'en connaître la valeur exacte.

Dans le prochain billet, nous examinerons quelques applications pratiques du paradoxe des divinités probabilistes et pourquoi la laïcité est une nécessité logique, beaucoup plus qu'un choix politique, en matière de laïcité de l'État.

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