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21/03/2013 01:06 EDT | Actualisé 21/05/2013 05:12 EDT

Bon 15 mars!: la manifestation de la violence

QMI

« Bon 15 mars ». Cette phrase publiée sur Facebook par une amie militante m'est d'abord apparue déplacée. Est-ce vraiment un jour de fête pour ceux qui participent à cette manifestation annuelle contre la brutalité policière qui en est maintenant à sa 17e édition ? Comme on se souhaite bon 24 juin pour célébrer la joie, l'histoire, la fierté d'être « Québécois », on célèbrerait cette journée d'affrontements, de débordements, de violence ? C'est d'abord ce que ce « bon 15 mars » m'a évoqué, avec un léger arrière-goût.

Puis, je me suis mis à penser. Et s'il signifiait quelque chose d'autre, ce « bon 15 mars » ? S'il était plutôt « ironique », « cynique », « incrédule », du fait de se retrouver une dix-septième fois de suite à devoir prendre part à la même maudite manifestation ?! Plutôt qu'une célébration, ce serait une tradition, voire une institutionnalisation, dont il s'agirait. L'institutionnalisation d'une manifestation contre la violence, mais aussi une manifestation contre l'institutionnalisation de la violence.

Ironie des choses (ou stratégie des manifestants ?), chaque année, l'opération policière du 15 mars permet elle-même d'illustrer cette violence, ou du moins quelques-unes de ces expressions : des fouilles, des détentions et des arrestations « préventives », des constats d'infractions aberrants, des arrestations de masse, de manière indiscriminée - pour une fois ! - et indépendante des actions des individus arrêtés, puis, des méthodes musclées, intimidantes, frustrantes et belliqueuses des policiers qui perdent leur calme et se laissent emporter, quand ce n'est pas des gestes de vandalismes qu'ils posent, infiltrés chez les manifestants, questions de porter atteinte au mouvement. Et, de l'autre côté, des voitures brûlées, des vitres brisées, des poubelles renversées, une attitude pugnace, des gestes grossiers et des propos injurieux.

La violence, on la voit aisément dans ces gestes des manifestants. Par contre, on semble plus malhabile à la voir partout ailleurs, où elle est pourtant présente. Ainsi, malgré le discrédit qui est entretenu au sujet des citoyens qui manifestent, il faut d'abord oser regarder ce qu'ils nous indiquent : le profilage racial qui se poursuit (alors qu'il y avait l'an dernier une centaine de plaintes et zéro poursuite, selon la commission des droits de la personne) ; le harcèlement et le profilage social (dont sont victimes pauvres, itinérants, immigrants et marginaux qu'on ensevelit de contraventions, notamment) ; et enfin le profilage politique, qui est ouvertement admis avec l'escouade GAMMA - Guet des Activités et Mouvements Marginaux et Anarchistes, qui relève de la division du crime organisé, rapprochant la pensée marginale à l'action criminelle - et qui est allègrement pratiqué, comme de plus en plus en ont été témoins depuis un an. Enfin, c'est l'abus de pouvoir, l'impunité et le sentiment d'impuissance face à ceux-ci qui choquent.

Le billet de Marc-André Fortier se poursuit après la galerie

Manifestation contre la brutalité policière

La frustration ne naît donc pas seule. Elle est une conséquence de toutes ces causes. Quelle est alors la réponse qu'on leur apporte, comme société ? On réclame et on inflige plus de vigilance, plus de prévention, plus de répression. On ne semble pas s'apercevoir que depuis des années le système politique se concentre, se referme, et la société sur laquelle il s'appuie devient de plus en plus intransigeante, rigide et résistante à tout type de changement, pire, à tout type de critique. Les partis qui forment le système politique représentatif, ayant abandonné toutes convictions politiques, ne font que le simple calcul mathématique de s'orienter vers le centre (étrangement à droite et conservateur) et de s'appuyer sur ces seuls électeurs qui n'ont pas encore délaissé le processus, soit ceux qui ont gardé leur habitude d'antan de voter ou qui remplissent leur devoir moral tel qui leur a été inculqué jadis. L'ordre est ainsi assuré par ces électeurs réactionnaires plongés dans l'hypocrisie, l'oubli ou le déni total d'une époque bien moins tranquille que l'appellation de leur révolution le laisse croire, ces partis politiques devenus apolitiques et transformés en gestionnaires-comptables, et ce système politique qui ignore les millions de citoyens désabusés et en désabuse ainsi davantage chaque jour.

Toutes les valeurs qui pouvaient justifier la tentative d'organisation sociale (selon l'État, le système de justice, le système d'éducation) ont été perverties pour se convertir en systématisation abusive, hyper-rationnelle, se concentrant sur l'optimisation des moyens instrumentaux de discipline, oubliant complètement les objectifs poursuivis, et surtout les idéaux qui en étaient leur fondement. L'administration technique et la judiciarisation de toute relation sociale, de surcroît « conflictuelle », représentent les formes de cette violence qui s'est institutionnalisée et qui rend toute possibilité de critique libre, spontanée et authentique impossible. Elles ne participent qu'à la construction de la rigidité de la structure sociale de manière démesurée et malsaine. L'époque du politique comme possibilité de détenir, d'affirmer et de débattre ses valeurs est désormais véritablement révolue.

À cet égard, le printemps dernier a été un moment historique pour le Québec. Historique parce que malgré que les 250 000 personnes qui ont bravé l'apathie habituelle ne partageaient peut-être pas une vision commune de l'avenir de l'éducation et de la société, elles partageaient l'idée de la nécessité de se réengager pour cet avenir. Elles partageaient l'idée que le politique est malade quand il meurtrit une partie entière de sa population, qui prend la parole et cherche sa voie. Historique, aussi, parce qu'il a permis à tous de voir et, je l'espère, de se voir. Voir comment un régime pouvait nier, rejeter, mépriser et réprimer toute tentative non pas de changement, mais simplement de critique et de discussion d'un éventuel changement. Et se voir comme faisant partie de cette majorité qui s'est rangée dans le camp de l'intransigeance maladive, voire du fanatisme et de la psychopathie, et certes de la violence. Se voir, donc, comme faisant partie de cette majorité qui supporte un ordre qui est prêt à frapper à coups de matraques, à gazer, à intimider, à injurier, à tromper, à humilier, encore et encore et encore pour éviter de se questionner. Un ordre qui est prêt à épier ses concitoyens, à les suspecter, à les emprisonner et à les détenir de force, de manière à prévenir l'indéterminé.

Notre relation au politique et au social est dysfonctionnelle. En fait, dit de manière simpliste mais sûre, elle est déshumanisée. Certains s'en aperçoivent, et s'efforcent à le crier à tue-tête. Les autres, ce qu'ils aperçoivent, c'est des gens crier. Et c'est ça qui les scandalise. « Quel manque de civilité », pensent-ils. La civilité, si elle a déjà existé, il y a longtemps qu'elle nous a quittés. À toute situation sociale, particulièrement « anormale », « différente » ou « problématique », paradoxalement, on applique un savoir technique, scientifiquement tellement avancé, mais, humainement, tellement rétrograde. Dit bêtement, l'être humain traite et est traité en animal. Pas étonnant que certains réagissent « en sauvages »... Si la manière dont on traite ceux qu'on met au ban de la société ne vous convainc pas, regardez alors la manière dont on traite ceux qui luttent pour eux, pour nous, pour nous le(s) faire voir.

Mais, pas tous acceptent de voir. Pour ceux-là, ce « bon 15 mars », il servait à célébrer les actes de vandalisme posés par ceux qui sont à la recherche de sensations fortes. Ce 15 mars, c'est donc l'anniversaire des fauteurs de troubles, des voyous, des extrémistes, de tous ceux qui « rejettent la société ». Pourtant, au contraire, ce 15 mars, c'est pour tous ceux qui refusent de l'abandonner, la société. C'est pour tous ceux qui bravent la violence et la répression, tous ceux qui surmontent la peur, la lâcheté et le cynisme, tous ceux qui dénoncent et se battent contre ce qu'ils refusent comme société, et tous ceux qui s'inspirent, osent s'élever et clamer haut et fort ce qu'ils veulent comme société.

L'idée n'est évidemment pas de glorifier ni même agréer les actes qui prennent place ce jour-là, mais simplement de savoir en faire une interprétation appropriée, et en tirer un enseignement juste. Ainsi, ce 15 mars, ne doit pas servir à fixer le regard sur une manifestation violente, s'indigner à son propos, fermer les yeux sur tout le reste qui l'entoure et se conforter dans une fermeture et une répression accrues. Plutôt, il faut savoir ouvrir les yeux sur les raisons de la manifestation, fixer le regard sur tout ce qui l'entoure, s'inquiéter de notre (ré)action de fermeture et de répression, s'indigner à son propos, et s'engager à ce qu'elle change.

Ce 15 mars, c'est donc pour montrer ce que nous ne voyons pas les autres jours, ou ce que nous refusons de voir. C'est pour prendre acte de ce qui nous est reflété dans le miroir, pour se risquer à voir la violence et la noirceur de notre société. Ce 15 mars, c'est donc un jour où les illusions sont fracassées et, enfin, une lumière est jetée sur l'ombre. Bon 15 mars !