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11/07/2015 08:21 EDT | Actualisé 11/07/2016 05:12 EDT

4 choses à savoir sur l'austérité... et la Grèce

Pour bien comprendre la situation actuelle, il faut d'abord préciser la définition de l'austérité.

Depuis quelques jours, les médias sociaux sont envahis par des experts auto-proclamés de la situation en Grèce, ou plus largement de la question de l'austérité. Pourtant, tout chercheur sérieux sait que la situation grecque est éminemment complexe et que chaque camp porte une part de la responsabilité dans la crise actuelle. Moi-même, qui ai pourtant passé plus d'une année à étudier spécifiquement la situation de la Grèce et ses répercussions possibles pour la zone euro, n'ose même pas me qualifier d'expert tellement la situation est complexe. À l'heure des médias sociaux, toutefois, il semble qu'avoir passé une dizaine de jours à Athènes soit suffisant pour se proclamer expert de la Grèce. Ridicule.

Enfin, là n'est pas le propos de ce texte. Avec le récent référendum et la victoire du «non», j'en vois plusieurs qui enterrent déjà la bannière de l'austérité. Woo minute, toi là !

La victoire du «non» est certes un événement majeur pour la Grèce et pour la zone euro, mais il est faux d'y voir la mort de l'austérité. Après tout, le référendum ne portait pas sur l'austérité, mais plutôt sur les récentes propositions de Bruxelles pour sortir de l'impasse actuelle. C'est un pied-de-nez à l'Europe. Pas à l'austérité.

Pour bien comprendre la situation actuelle, il faut d'abord éclaircir la question de l'austérité. Voici donc une liste de choses à savoir sur la question (et dont on omet souvent de parler):

1- Il n'existe pas de définition scientifiquement reconnue de l'austérité

En effet, il y a même très peu d'auteurs qui s'aventurent sur le terrain de la définition formelle de l'austérité. Ainsi, selon les textes, «austérité» peut avoir une signification très large et devenir un terme fourre-tout qui ne sert qu'à dénoncer un genre politique; ou alors «austérité» fait référence à un cadre bien circonscrit duquel on peut facilement distinguer ce qui en est de ce qui n'en est pas.

Pour ma part, je suis de la seconde école, puisque un terme générique comme dans le premier cas ne sert à rien du point de vue scientifique. Ainsi, celle qui m'apparaît le plus juste est la définition utilisée par le FMI, c'est-à-dire que l'austérité est une politique gouvernementale dont l'objectif est de réduire le déficit ou l'endettement d'un État par la baisse des dépenses publiques ou la hausse de la fiscalité.

2- Il y a deux types d'austérité

Même si elles ne sont pas mutuellement exclusives, on distingue généralement deux types d'austérité. D'un côté on retrouve l'austérité budgétaire, c'est-à-dire celle qu'un gouvernement applique sur ses dépenses, et de l'autre il y a l'austérité fiscale, c'est-à-dire celle qu'un gouvernement réalise par la fiscalité. Dans les faits, un gouvernement n'a pas à choisir entre l'une ou l'autre puisqu'il peut agir à la fois sur les dépenses et sur la fiscalité. Toutefois, les effets de ces deux types d'austérité sont fort différents.

Ainsi, la plupart des études ont démontré que l'austérité fiscale est celle qui affecte le plus l'économie d'un pays. Autrement dit, c'est celle qui comporte les effets récessifs les plus importants. Selon les données du FMI et de plusieurs sources indépendantes, une augmentation des niveaux de taxation équivalente à 1% du PIB aurait pour effet de réduire le PIB réel de 1,29% ! Des études de cas ont d'ailleurs confirmé les effets récessifs de l'austérité par la voie fiscale. C'est d'ailleurs en partie ce qui a mené à l'échec du premier plan de sauvetage de la Grèce entre 2010 et 2012.

En ce qui concerne l'austérité budgétaire, le débat est ouvert. Plusieurs études démontrent que ce type d'austérité n'aurait pratiquement aucun impact significatif sur le reste de l'économie d'un pays, alors que plusieurs autres études démontrent l'exact opposé.

En fait, le nœud du problème réside dans l'évaluation que font les scientifiques du multiplicateur des dépenses publiques. Grosso modo, plus le multiplicateur est considéré comme élevé, plus les dépenses ont un impact important sur l'économie, et vice-versa. C'est d'ailleurs sur ce point précis que le FMI a admis son erreur en 2013, avouant avoir fortement sous-estimé l'ampleur du multiplicateur (voir le document du Directeur du service de recherche du FMI à ce sujet), ce qui aurait conduit à une sous-estimation des effets potentiellement négatifs de l'austérité.

3- Les réformes structurelles ne sont pas de l'austérité

Même si les réformes structurelles ont été un élément fondamental des plans de sauvetage de la Grèce, elles ne font pas partie de ce qu'on appelle « l'austérité ». En effet, on a vu que l'objectif d'une politique d'austérité est de réduire le déficit ou l'endettement d'un pays. Ce sont donc des politiques orientées essentiellement dans le court terme. Dans le cas de la Grèce, par exemple, les politiques proprement associés à l'austérité avaient des objectifs tels que de ramener le déficit public à 2,6% du PIB pour 2014, ou encore la diminution du ratio d'endettement de la Grèce à partir de 2013 (exemples tirés du plan de sauvetage de 2010).

Or, les réformes structurelles n'ont pas du tout les mêmes objectifs. En effet, les objectifs étaient beaucoup plus flous et orientés dans le moyen ou long terme, comme la restauration de la crédibilité des autorités grecques et l'amélioration de la compétitivité de l'économie grecque. C'est d'ailleurs en fonction de ce dernier objectif qu'on a vu le gouvernement mettre en place de douloureuses réformes du marché du travail, notamment la diminution généralisée des salaires. Bref, ces réformes ont certes eu des impacts sur les finances publiques du pays, mais de manière souvent indirecte. Leurs objectifs étaient réellement de réformer en profondeur l'économie de la Grèce; relevant donc beaucoup plus d'un projet politique à long terme que d'une mesure d'urgence comme l'austérité.

D'ailleurs, ce genre de politique a souvent été imposé à des pays en développement par la banque mondiale et le FMI sans qu'on parle d'«austérité» pour autant.

4- L'austérité donne des résultats mitigés

Après presque 5 ans de politiques d'austérité en Grèce, il est apparaît que l'austérité n'a pas fonctionné, du moins au premier regard. En regardant plus en profondeur, on s'aperçoit toutefois que la situation économique du pays montrait des signes encourageants en 2014. Par exemple, l'année 2014 s'est finalement conclue avec une croissance réelle positive. Certes, à 0,8%, ce n'était rien pour festoyer, mais après six années consécutives de récession, le retour à la croissance peut en soi être vu comme une victoire pour la Grèce. Plusieurs autres indicateurs économiques abondaient dans le même sens, notamment le solde budgétaire primaire, le solde commerciale et le taux d'emploi. Mais ça... c'était avant le parti Syriza!

Néanmoins, si on regarde le portrait global, c'est beaucoup moins enchanteur. Par exemple, en raison des coupes dans les budgets de la santé, une étude a démontré qu'au moins 60 000 personnes de plus de 65 ans ont été privées de soins médicaux depuis le début de la crise. Les taux d'infections au VIH ont explosé (presque 200%) et des maladies infectieuses comme la malaria sont réapparues.

De plus, l'indice de Gini - qui sert à mesurer les écarts de richesse dans un pays - est passé de 49,1 en 2010 à 61,6 en 2013, ce qui démontre que les inégalités ont fortement augmenté. Certains auteurs affirment même que l'élection de Syriza en 2015 serait une conséquence directe des politiques menées au fil des dernières années, une analyse que je partage.

***

On voit donc que la Grèce a bel et bien eu à faire à des politiques d'austérité depuis les 5 dernières années. Toutefois, l'austérité n'est pas la seule responsable de la situation actuelle, les réformes structurelles ont joué un rôle très important dans l'évolution de la crise grecque (tout ce qui touche au chômage et à l'exode des jeunes Grecs, notamment).

Il serait toutefois faux d'enterrer immédiatement la bannière de l'austérité à la suite du référendum. Les Grecs ont dit «non» à une proposition de Bruxelles et du FMI, pas à l'austérité de manière générale. Je ne serais pas du tout surpris qu'une éventuelle entente entre la Grèce et ses créanciers (s'il y en a une) aboutisse tout de même à des coupures dans les dépenses de l'État. Déjà, le gouvernement grec commence à faire des concessions...

Chiffres et données tirées d'Eurostat, l'agence européenne de statistiques.

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