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04/07/2015 08:41 EDT | Actualisé 04/07/2016 05:12 EDT

Les perpétuelles zones d'influences: la base de l'éducation aujourd'hui

ENSEIGNER AU 21e SIÈCLE - Pourquoi n'ai-je fait que six années en enseignement et dix en direction d'école ? Pourquoi quitter la plus belle profession du monde ? En fait, je ne l'ai pas vraiment quittée. Je suis et je serai toujours un enseignant dans l'âme.

Il est difficile d'aborder la question de l'enseignement au 21e siècle sans prendre la peine de réfléchir à nos propres origines. Surtout compte tenu du fait que je n'ai qu'enseigné quatre mois au 20e siècle ! En effet, j'ai débuté ma carrière d'enseignant en septembre 1999. Je suis donc un éducateur du 21e siècle et cette réalité anime chacun de mes gestes. Je suis ancré dans le présent et orienté vers le futur. Mais je suis bien conscient que mes expériences antérieures m'ont défini en tant que professionnel.

La genèse

J'ai été élevé dans un milieu familial rempli d'amour par deux parents qui étaient, et sont toujours, des éducateurs dans l'âme. Cet amour pour l'éducation ne vient donc pas de très loin et il va de la simple odeur de la papeterie à des discussions sur le déploiement des stratégies de mobilisation ou de l'exercice du leadership. Mes parents ont tout fait pour me supporter dans mes entreprises dès ma jeune adolescence où j'entrainais déjà des plus jeunes au basket-ball. Ils m'ont aidé à créer les conditions gagnantes que ce soit à travers le transport vers un lieu de compétition jusqu'au paiement de mes frais de scolarité universitaires. Je ne les remercierai jamais assez et la moindre des façons de le faire, c'est certainement de redonner amplement à tous des jeunes qui me seront confiés. Lorsqu'on redonne et que la personne qui reçoit redonne aussi, c'est à ce moment qu'on peut vraiment aspirer à contribuer à changer le monde...

L'approche réflexive

Comme plusieurs de mes confrères, mes études au baccalauréat ont été enrichissantes même si elles étaient imparfaites pour me préparer adéquatement à ce qui m'attendait sur le terrain de la profession. D'ailleurs, je me souviens de mon cours de gestion de classe où le professeur nous avait fait lire un texte paru dans un magazine: Les insolences d'un prof drop-out. L'enseignant en question se vidait le cœur et exposait les raisons pour lesquelles il avait choisi d'abandonner la profession. J'ai trouvé que le prof qui nous avait suggéré cette lecture avait été audacieux d'obliger ses étudiants de première année à le lire. Peut-être certains compagnons de classe ont-ils été découragés, mais pour ma part, j'ai compris que je prendrais les moyens pour ne jamais me retrouver dans le 20 % des enseignants qui quittent la profession dans leurs cinq premières années d'enseignement. Pour les curieux, cet audacieux professeur d'université était Thierry Karsenti. Il en était aussi à ses débuts à la formation des maîtres.

«Si un jour j'ai la certitude d'avoir marqué la vie d'un enseignant comme France Jutras a marqué la mienne, j'aurai réussi ma carrière. »

J'ai également eu l'immense privilège d'avoir passé 45 heures avec France Jutras qui nous a enseigné les fondements de l'éducation au Québec à travers une approche philosophique et éthique. Contrairement à ce que l'on serait porté à croire, les concepts philosophiques étaient d'une facilité déconcertante de réinvestissement dans la pratique enseignante, et ce, à un point tel que ces préceptes ont façonné ma carrière. Je me suis toujours dit que, dans les principes éthiques qui animaient quotidiennement ma pratique, il y avait un peu de France Jutras ! Si un jour j'ai la certitude d'avoir marqué la vie d'un enseignant comme cette femme a marqué la mienne, je pourrai considérer que ma carrière aura été une réussite.

Du concret de la gestion de classe à l'abstrait de la philosophie de l'éducation, il y avait pourtant une ligne directrice : il faut avoir une vision pour guider nos actions. Il faut avoir une vision si nous souhaitons exercer notre profession avec diligence et bienveillance. Il faut viser à atteindre un sain équilibre entre les urgences des moments quotidiens dans nos écoles et celui de la nécessité d'avoir une approche réflexive face à nos propres décisions.

L'importance du lien avec l'élève

Je ne pourrai jamais oublier cette enseignante de géographie et d'histoire en première et deuxième secondaire. Pauline Lévesque était une femme dotée d'un fort caractère. Elle ne s'en laissait pas imposer par les grands ados qu'elle côtoyait. Son regard allumé par un sourire narquois nous dominait avec une magnanimité et une sagesse hors du commun. C'est un peu comme si elle nous défiait de faire nos niaiseries et de mettre ses limites à l'épreuve. Elle nous trouvait drôles et savait pertinemment que nous ne dépasserions jamais les bornes avec elle, car nous la respections. Je me souviens du plaisir que j'ai eu à apprendre dans ses cours et sa présence n'aura certainement pas été étrangère au fait que je suis moi-même devenu un enseignant de sciences humaines ou, plutôt, d'univers social (!). J'ai compris assez vite, de par sa personnalité, qu'il y avait possibilité d'avoir du plaisir, de rigoler et de parler d'autre chose que de ce qui est au programme. Les apprentissages les plus significatifs ne sont-ils pas ceux que l'on fait par la bande ? Dans son cours, en tant qu'élève, je me sentais moi-même. Je ne sentais pas qu'elle voulait me museler ou me soumettre, impression désagréable qu'un élève peut parfois avoir dans les cours de certains enseignants...

C'est un peu ce que j'ai essayé de reproduire dans mes classes en laissant un espace au fortuit, à l'humour et à l'humain. Pour ce qui est du programme, on finira par le terminer à temps. Pas de panique avec cela !

Le 21e siècle ou la zone d'influence

Comme je le dis souvent en riant, lorsqu'on me demande ce que je fais dans la vie, je dis que je suis dans l'éducation. On me demande si je suis enseignant et je réponds, de façon humoristique que je suis du côté sombre de la force. Je suis désormais directeur d'école. Pourquoi n'ai-je fait que six années en enseignement et dix en direction ? Pourquoi quitter la plus belle profession du monde ? En fait, je ne l'ai pas vraiment quittée. Je suis et je serai toujours un enseignant dans l'âme.

La question de l'éducation revient principalement à une chose : faire une différence. La direction me permet d'étaler mon rayon d'action pour, justement, faire une différence, mais à un plus grand nombre de personnes. Par mes décisions, je rejoins des élèves, bien sûr, mais aussi des parents, des enseignants, du personnel de soutien et divers partenaires gravitant autour de l'école ou d'une façon plus large, du milieu de l'éducation. Faire une différence au 21e siècle, c'est rayonner et exercer un leadership en créant une zone d'influence dont les contours demeurent flous, mobiles et flexibles.

Le tout se fait en partenariat avec d'autres directeurs ou enseignants que nous admirons et qui se greffent à cette zone d'influence. Cette zone se distingue donc par sa réciprocité et elle prend forme avec des initiatives collaboratives axées sur le partage. La compétition dans l'école d'aujourd'hui n'existe plus. Pour faire face aux problématiques de notre temps, toutes les expertises sont nécessaires, incluant celles de l'école d'à côté. Nous ne pouvons avoir la prétention de pouvoir améliorer seuls le monde de l'éducation. Cet excès de narcissisme ou d'outrecuidance traduit une vieille pensée désuète et décalée qui ne fait qu'encourager les acteurs du monde de l'éducation à se refermer sur eux-mêmes.

Les maux affligeant ce siècle seront certainement ceux issus du désengagement, de la démobilisation et du décrochage. Les éducateurs inspirés et inspirants ont avantage à prendre le haut lieu du pavé pour vaincre cette indifférence et ce cynisme qui se répand sournoisement dans les corridors des écoles québécoises.

Au 21e siècle, la question est donc de favoriser l'approche réflexive chez les enseignants pour ainsi développer de nouvelles approches pédagogiques centrées sur l'élève. Le lien avec ce dernier doit être au centre de la relation éducative pour lui permettre d'avoir plein accès à la notion de plaisir si centrale dans le développement des compétences et dans les apprentissages divers. Voilà donc le principe à la base de la pédagogie active et voilà comment le système d'éducation n'aura plus à se limiter à évoluer parallèlement aux orientations sociales. Il pourra, bien au contraire, dicter les orientations et les aspirations de la société. L'éducation sera la locomotive sociale d'un Québec contemporain au lieu d'en être le wagon de queue.

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