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25/10/2015 09:18 EDT | Actualisé 25/10/2016 05:12 EDT

Crise migratoire et tensions politiques entre la Colombie et le Venezuela

En définitive, ces nouvelles tensions entre la Colombie et le Venezuela montrent toute la difficulté qu'ont les deux pays à établir des relations diplomatiques durables et aptes à résister aux recrudescences ponctuelles des tensions.

Au moment où le monde découvrait les images des vagues migratoires en Europe, l'Amérique du Sud assistait pour sa part au déplacement de milliers de ressortissants colombiens expulsés du Venezuela. Cette situation constituait le point d'orgue des dernières tensions politiques entre le Venezuela et la Colombie, alors qu'une attaque contre des militaires vénézuéliens par des groupes paramilitaires venant de la Colombie a amené le gouvernement vénézuélien à fermer partiellement sa frontière avec son voisin colombien. Cette nouvelle crise entre Bogota et Caracas illustre, encore une fois, les relations difficiles qu'entretiennent les deux pays depuis plusieurs années.

Une réponse vénézuélienne disproportionnée?

Le 19 août 2015, le président du Venezuela, Nicolas Maduro, a annoncé la fermeture, pour une durée de 72 heures, d'une portion de la frontière avec la Colombie, à la suite d'une embuscade dans l'État du Táchira (nord-ouest) dans laquelle trois militaires et un civil vénézuéliens ont été blessés. Trois jours plus tard, le chef de l'État vénézuélien a ordonné la fermeture de la frontière pour une période indéterminée et a décrété l'état d'exception pour une durée de 60 jours, renouvelable 60 autres jours dans six municipalités du Táchira, une première depuis la promulgation de la Constitution de 1999.

Le gouvernement vénézuélien a alors déployé des militaires à la frontière et a lancé une intervention baptisée « opération de libération du peuple » pour lutter contre les groupes paramilitaires et les narcotrafiquants venant de la Colombie voisine. Pour Caracas, il s'agissait non seulement de lutter contre le crime organisé et le narcotrafic, mais aussi d'éradiquer la contrebande de biens courants comme l'essence ou les produits de première nécessité.

C'est dans ce contexte que des milliers de ressortissants colombiens ont été renvoyés vers leur pays d'origine. Le 7 septembre dernier, l'Organisation des Nations unies (ONU) annonçait que plus de 1 400 Colombiens avaient été expulsés et que plus de 18 000 avaient quitté le Venezuela de crainte d'être expulsés à leur tour. Ces chiffres illustrent l'ampleur de la crise migratoire qui sévit à la frontière, même si un corridor a été mis en place dès le 4 septembre afin de permettre à plus de 2 000 enfants colombiens de retourner à l'école au Venezuela. Le président de la Colombie, Juan Manuel Santos, a dénoncé ces expulsions après avoir joué la carte de l'apaisement. Au début de la crise, il a appelé au dialogue et déclaré que les Vénézuéliens restaient les bienvenus dans son pays. Pour le gouvernement colombien, qui a dénoncé de graves violations des droits de l'Homme envers ses ressortissants, les raisons sécuritaires avancées par le Venezuela ne justifient pas une telle attitude.

Bogota continue de privilégier une solution diplomatique, que ce soit par la voie d'un cadre bilatéral ou régional. C'est dans ce cadre qu'on a obtenu des avancées vers une normalisation des relations.

L'immobilisme de l'OEA face au dynamisme de l'Unasur et de la Celac

La rencontre du 26 août dans la ville colombienne de Carthagène des Indes entre la ministre des Affaires étrangères de la Colombie, Maria Ángela Holguín, et celle du Venezuela, Delcy Rodriguez, n'a pas abouti à une résolution de la crise. Pire, la situation s'est envenimée quand les deux pays ont rappelé leurs ambassadeurs respectifs. Devant cette situation, la Colombie a décidé de prendre en témoin les pays de la région en déposant une demande pour l'organisation d'une réunion spéciale des ministres des Affaires étrangères des pays membres de l'Organisation des États américains (OEA). Toutefois, Bogota n'est pas parvenue à obtenir les 18 voix sur 34 nécessaires à la tenue de cette réunion, ce qui a empêché toute implication de l'organisation hémisphérique dans la résolution de la crise. L'engagement de l'OEA s'est ainsi limité à une aide humanitaire de 25 000 $ et à une visite de son secrétaire général, Luis Almagro, à la ville frontalière de Cúcuta, où sont reçus les ressortissants colombiens.

Dans l'impasse avec le Venezuela et contrariée par l'OEA, la Colombie a alors sollicité l'intervention de l'Union des nations sud-américaines (Unasur). C'est sous l'égide cette dernière et de la Communauté des États latino-américains et caribéens (Celac) que le dialogue entre les deux pays a repris. En effet, le 21 septembre 2015, le président colombien et son homologue vénézuélien ont signé un accord à Quito (Équateur) avec la médiation du président de l'Équateur, Rafael Correa, ainsi que du président de l'Uruguay, Tabaré Vázquez. Ces derniers assument respectivement les présidences temporaires de la Celac et de l'Unasur. L'accord prévoit notamment le retour des ambassadeurs, la réalisation d'une enquête sur la situation à la frontière commune ainsi que la mise en place d'un cadre favorable à un dialogue multidimensionnel. Depuis la signature de cet accord, les rencontres bilatérales, comme celle des ministres de la Défense du 2 octobre dernier, se sont multipliées, mais la frontière demeure fermée.

Le secrétaire général de l'Unasur, Ernesto Samper, a également obtenu du président vénézuélien que son gouvernement aide les Colombiens qui le souhaitent à régulariser leur situation puis à retourner au Venezuela. Ces avancées qui ont vu le jour grâce à l'implication de la Celac et de l'Unasur ne signifient pas la fin de la crise entre les deux pays, mais elles montrent cependant que l'OEA doit désormais faire face à la concurrence d'organisations sous-régionales dans les affaires hémisphériques. En somme, l'impossibilité d'agir de l'OEA dans ce dossier illustre encore une fois sa difficulté à s'impliquer de façon efficace et durable dans la résolution des tensions interétatiques dans la région.

Une crise qui survient dans un contexte particulier

En définitive, ces nouvelles tensions entre la Colombie et le Venezuela montrent toute la difficulté qu'ont les deux pays à établir des relations diplomatiques durables et aptes à résister aux recrudescences ponctuelles des tensions. Ces dernières années, les relations ont été marquées par une certaine méfiance réciproque, que ce soit entre Hugo Chávez et Álvaro Uribe et, maintenant, entre Nicolas Maduro et Juan Manuel Santos, et ce, même si ce dernier a montré une plus grande volonté que son prédécesseur d'établir un dialogue avec son homologue vénézuélien. Quoi qu'il en soit, cette dernière crise intervient dans un contexte particulier pour les deux pays.

Pour la Colombie, la priorité est de finaliser l'accord de paix avec les Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc). Surtout après la signature, le 23 septembre dernier à La Havane (Cuba), de l'accord sur la justice transitionnelle avec la rencontre historique entre le président colombien et le chef des Farc, Rodrigo Londoño Echeverri, alias « Timochenko ». Le Venezuela est un des pays facilitateurs des négociations entre le gouvernement colombien et les Farc. Une recrudescence de crise entre les deux pays pourrait retarder la signature de l'accord de paix.

Le Venezuela se prépare pour sa part à des élections législatives, prévues le 6 décembre prochain. Pour l'opposition vénézuélienne, le président Maduro utilise le différend avec la Colombie pour faire diversion au moment où débute la campagne électorale du scrutin législatif et lors duquel son parti, le Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV), pourrait bien perdre la majorité à l'Assemblée nationale.

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