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01/10/2018 12:22 EDT | Actualisé 01/10/2018 13:40 EDT

Le retrait de la citoyenneté d'Aung San Suu Kyi: le danger des bonnes intentions

En raison de son silence, les députés canadiens ont unanimement adopté la motion déposée par le député Gabriel Ste-Marie, révoquant officiellement la citoyenneté canadienne honoraire d’Aung San Suu Kyi.

Mohammad Ponir Hossain / Reuters
La stratégie actuelle de «naming and shaming» risque d'entraîner certaines conséquences susceptibles d'envenimer la suite des choses en Birmanie.

Jeudi, la Chambre des communes votait unanimement en faveur du retrait de la citoyenneté honoraire de Aung San Suu Kyi: un évènement unique en ce genre. Que nous soyons pour ou contre cette décision de nos députés, il est nécessaire de se questionner sur les retombées de la stratégie communément appelée «naming and shaming» et d'analyser les conséquences d'une telle condamnation publique.

Depuis maintenant plus d'un an, les exactions à l'encontre des Rohingyas attirent l'attention populaire et les condamnations morales. Même si la communauté internationale était bien au fait de la persécution des Rohingyas depuis plusieurs années, le degré de violence utilisé par l'armée depuis août 2017 a fortement heurté les esprits.

Le choc était particulièrement grand, puisque le Myanmar avait été une source de bonnes nouvelles au cours des dernières années: la tenue des premières élections démocratiques en 2015 mettait fin à plusieurs années de dictature militaire et la victoire d'Aung San Suu Kyi, récipiendaire d'un prix Nobel de la paix, représentait l'espoir de changements.

Aujourd'hui, son refus de dénoncer le massacre commis par l'armée birmane a fortement terni sa réputation d'icône de la paix. Les critiques des acteurs internationaux s'abattent sur elle depuis plusieurs mois, et le Canada ne fait pas exception. En raison de son silence, les députés canadiens ont unanimement adopté la motion déposée par le député Gabriel Sainte-Marie, révoquant officiellement la citoyenneté canadienne honoraire d'Aung San Suu Kyi.

Le «naming and shaming»

Le «naming and shaming» est une stratégie de dénonciation couramment utilisée pour inciter le respect des standards internationaux relatifs aux droits de la personne. Elle vise à attirer l'attention populaire sur des violations des droits de la personne, afin de créer un incitatif politique à changer de comportement. Dans certains contextes, cette stratégie peut s'avérer très efficace et mène à une dissuasion.

Pour le Myanmar, cette stratégie semble inadaptée puisqu'elle risque d'envenimer la situation. En effet, les critiques à l'encontre d'Aung San Suu Kyi, bien que justifiées, semblent négliger deux aspects fondamentaux de la réalité actuelle du pays.

Premièrement, malgré l'élection d'un gouvernement civil, l'armée dispose toujours d'un immense contrôle sur l'appareil étatique. Deuxièmement, la crise en cours est le résultat de plusieurs décennies de persécution et de violence à l'encontre des Rohingyas sous la dictature militaire. Le ressentiment à leur encontre est aussi largement répandu dans la population birmane et sera extrêmement complexe à apaiser.

La transition démocratique birmane, acclamée par les démocraties occidentales, n'est que partielle.

Ainsi, la transition démocratique birmane, acclamée par les démocraties occidentales, n'est que partielle. Elle est très fragile et laisse peu de marge de manœuvre au gouvernement civil pour réagir à une crise aussi profondément enracinée.

Les erreurs à éviter

La situation des Rohingyas est aujourd'hui associée aux notions de crimes contre l'humanité, de nettoyage ethnique et même de génocide. Une telle gravité heurte inévitablement la conscience humaine, et le réflexe naturel est de condamner les responsables. C'est ce qui se déroule présentement avec les réprimandes adressées à Aung San Suu Kyi, qui refuse de dénoncer les exactions commises par l'armée.

La stratégie actuelle de «naming and shaming» risque d'entraîner certaines conséquences susceptibles d'envenimer la suite des choses en Birmanie.

Bien qu'il soit facile de critiquer les autorités, il faut se méfier des effets pervers de cette technique en considérant la situation dans son ensemble et en évaluant si nos réactions aideront plus qu'elles ne nuiront aux Rohingyas. La stratégie actuelle de «naming and shaming» risque d'entraîner certaines conséquences susceptibles d'envenimer la suite des choses en Birmanie.

Premièrement, selon la séparation des pouvoirs, Suu Kyi ne dispose d'aucun contrôle sur l'armée. La pression exercée par la communauté internationale vise donc à ce qu'elle dénonce le massacre commis contre les Rohingyas. Mais une telle condamnation morale pourrait contrarier l'armée birmane et rendre le climat politique encore plus précaire. La possibilité d'un coup d'État militaire est réelle en Birmanie, si le gouvernement civil fait trop de vagues. Un retour à une dictature militaire serait un énorme pas en arrière pour le pays.

Il faut comprendre que les seuls acteurs véritablement en mesure de mettre un terme à la violence contre les Rohingyas sont les autorités birmanes.

Deuxièmement, il faut comprendre que les seuls acteurs véritablement en mesure de mettre un terme à la violence contre les Rohingyas sont les autorités birmanes. L'armée se montre déjà très méfiante à l'endroit de la communauté internationale, il ne faut pas aggraver cet antagonisme. Et il ne faut surtout pas qu'Aung San Suu Kyi et son gouvernement développent cette même méfiance.

Dans le cas de la Birmanie, le «naming and shaming» ne s'est jamais avéré efficace. Il a plutôt contribué à isoler le pays du reste de la communauté internationale. Dans la situation actuelle, un retour à l'isolement est exactement ce que nous ne voulons pas. Il faut plutôt collaborer avec les autorités birmanes, afin de les convaincre de donner accès à l'aide humanitaire dans l'État de Rakhine, qui est essentielle et urgente.

Le gouvernement canadien a manifesté son désaccord de manière symbolique, en lieu et place de véritables actions concrètes.

Notre opposition face aux décisions des autorités birmanes devrait davantage se caractériser par une aide accrue et une participation concrète à la lutte contre l'impunité, et non par le fait de redorer l'image canadienne. Rappelons que le gouvernement versera 100 millions par année pendant trois ans, un engagement qui avait pourtant été recommandé à 150 millions par année pendant quatre ans.

Par ailleurs, il est primordial de distinguer le concept de la responsabilité pénale individuelle du concept des reproches étatiques. Oui, des accusations pénales sont essentielles en l'espèce pour garantir que les hauts dirigeants du Myanmar seront punis pour les graves crimes commis.

Toutefois, le fait de dénoncer Aung San Suu Kyi devant la communauté internationale n'encouragera pas l'armée à faciliter l'aide humanitaire. Il faut trouver un juste équilibre entre favoriser la résolution de cette crise et exprimer notre profond désaccord: plus facile à dire qu'à faire.

Ce texte a été coécrit par Camille Lefebvre, étudiante à la maîtrise en droit international et transnational à l'Université Laval

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