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10/04/2019 10:40 EDT | Actualisé 10/04/2019 12:12 EDT

Infirmières: les heures supplémentaires obligatoires, ce tueur silencieux

Selon ce scénario répétitif et banalisé, vous ne pouvez pas quitter les lieux, enchaînée à votre stéthoscope et prise en otage malgré vos facultés affaiblies.

rubberball via Getty Images
Devant la menace, la négociation et le chantage, vous finissez par céder. Dans une ère de modernité, le paradoxe est réel: les infirmières sont des prisonnières.

Prenez un instant.

Imaginez ce sentiment de peur, celui qui vous refroidit chacune de vos vertèbres en remontant le long de votre colonne pour finalement se transformer en fait inévitable. Cette boule d'angoisse et de colère qui se tortille dans votre estomac à vous en couper l'appétit. La lourdeur que cela rajoute à vos épaules déjà épuisées par le labeur de la journée.

Ce sentiment qu'on vous brime dans vos droits, cette violence qui exige que vous continuiez de travailler sous l'ordre de l'organisation. Alors que votre petite voix, aussi courageuse qu'elle puisse l'être, ne semble pas assez forte pour changer à elle seule les choses.

Selon ce scénario répétitif et banalisé, vous ne pouvez pas quitter les lieux, enchaînée à votre stéthoscope et pris en otage malgré vos facultés affaiblies. Les excuses se chamboulent dans votre tête, il est évident que vous ne souhaitez pas rester.

Devant la menace, la négociation et le chantage, vous finissez par céder. Dans une ère de modernité, le paradoxe est réel: les infirmières sont des prisonnières. Les heures supplémentaires obligatoires sont le fardeau qui noircit le potentiel infirmier.

«Oui, mais les infirmières offrent un service essentiel, votre vocation exige que vous veilliez au bien-être des patients à toute heure...»

Est-ce le seul service essentiel?

Non, pourtant c'est la seule profession à entretenir des conditions de travail s'apparentant au Moyen-Âge. Les sciences infirmières sont liées à un passé de servitude silencieuse qui lui octroie un retard sur la réalité actuelle. Les instances gouvernementales doivent se mobiliser pour rétablir cet écart en offrant des conditions de travail respectueuses, sécuritaires et en accord avec la réalité terrain.

Nul être humain ne devrait subir une prise d'otage ou la possibilité de quitter est proscrite, ceci va à l'encontre des droits de la personne (Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse, 2019) et nourri l'image négative envers une si belle profession.

Notre société évoluée, instruite et dotée de nombreuses normes et législatures n'est pas en mesure de venir en aide à ceux qui soignent vos proches.

La logique est pourtant simple: une discipline qui représente un engrenage essentiel de tous les systèmes reliés aux soins et services de santé doit se doter de mécanismes de rétention et d'attraction du personnel.

Un bref survol des réseaux sociaux peut facilement convaincre quelqu'un de prendre un chemin plus ensoleillé, vers un autre domaine et ainsi alimenter la pénurie. Des habiletés avancées en économie ne sont pas nécessaires pour comprendre que lorsqu'une ressource se fait rare, sa valeur augmente.

Les infirmiers et infirmières du Québec veulent qu'on reconnaisse leur apport à la société en abolissant les barrières qui nuisent à l'exercice complet de leur champ de pratique.

Étant régi par une science dont la plupart des membres de son ordre professionnel détiennent un baccalauréat, comment se fait-il qu'on infériorise ce métier en exerçant une violence organisationnelle (Pfeifer & Vessey, 2017) envers ceux qui mettent à profit leurs savoirs et leurs compétences pour le bien des autres?

À vous qui lisez ce texte et qui expérimenterez un jour d'une façon ou d'une autre le système de santé, portez main-forte aux soignants qui tentent de briser leurs chaînes pour offrir des soins de qualité.

L'époque de l'infirmière dévouée au don de soi est terminée, la coiffe et la petite robe blanche sont bien rangées pour laisser place à un groupe de professionnels engagés envers le bien-être de la population.

*Le nom de l'auteure a été modifié à sa demande, en raison des possibles répercussions du texte dans son milieu de travail.

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