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23/11/2015 09:35 EST | Actualisé 23/11/2016 05:12 EST

Groupe armé État islamique: victoire par la marginalisation?

La prévention ne se fera pas avec la fermeture des mosquées, mais bien en donnant une valeur économique et sociale à celles et ceux qui les fréquentent.

Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'ils nous connaissent. Ils savent qu'on tweete, ils savent qu'on diffuse. Ils connaissent notre penchant pour un certain voyeurisme médiatique devant la tragédie et notre attachement maladif à la liberté d'expression.

Ils savaient, aussi, que nous reconsidérerions l'arrivée de réfugiés sur nos territoires.

Au-delà de plus d'une centaine de victimes, l'État Islamique reste témoin et instigateur d'une inhibition de la démocratie, cible précieuse et encore insensible aux violences physiques. Depuis le 13 novembre, l'état d'urgence décrété par François Hollande, qui est prévu pour une durée de trois mois, permettra assignations à résidence, perquisitions et arrestations, quel que soit le degré d'implication de l'individu dans des activités définies comme du terrorisme. Troquer la liberté pour la sécurité, l'État isIamique a marqué.

Si la guerre des assassins aux AK-47 est perdue (ne seront-ils pas toujours des morts parmi les morts?), la bataille de l'ÉI a été remportée par l'ÉI.

Loup solitaire, perdant perpétuel

Mohamed Merah, Fabien Clain ne sont ni réfugiés politiques, ni militaires. Ils ne sont même pas suffisamment conscients pourqu'on puisse les peindre d'une quelconque citoyenneté ou leur reconnaître une spiritualité. Ce sont pour la plupart des jeunes gens qui, dans l'élan de leur fragilité, ont été capturés. Ce sont pour la plupart des enfants qui ont fait l'école primaire française et belge.

Jusque-là, tout dans leur arsenal comportemental a exprimé la peur et le rejet d'une extrême fragilité, avant même le rejet des valeurs démocratiques. D'ailleurs, des actes de délinquance, antérieurs aux meurtres de masse, sont le signe d'un rapport de force avec l'extérieur et d'une tentative d'affirmation de leur pleine capacité. Leurs ravisseurs (invisibles!) n'auront eu besoin que d'une gradation de frustrations et de la promesse d'une justice morale par le crime. Inhiber la peur de la mort s'avère certainement plus aisé lorsque la victime n'a pas d'attaches.

Au final, l'État islamique aura toujours en sa possession des armes de seconde classe, des soldats de plastique destinés à la mort. Leur refonte est si facile après tout: la société moderne ne manque pas de marginaux.

Diviser pour mieux régner

La récente campagne électorale canadienne, très axée sur la classe moyenne, le prouve. La pauvreté extrême, l'itinérance, le chômage, la discrimination, les dépendances, ne sont pas le propre de cette catégorie. Que l'État de droit les croit rares est un affront et un danger.

La société ne semble pas non plus manquer de doigts accusateurs. On demande des explications, «ça presse». La polarisation idéologique classique se meut en relativisme: c'est l'Occident contre le Moyen-Orient. Ça aussi, l'État islamique l'avait prévu. Pierre Karl Péladeau affirmait récemment que le Québec devait «réfléchir à son ouverture à l'endroit de la diversité». Comment s'attendre à ce que le plus québécois des individus issus de la diversité accueille une telle déclaration avec compréhension?

La généralisation hâtive divise. Et l'État islamique multiplie les victoires. Ses armes de première classe sont chez nous, elles s'appellent genèse de la division, jeunesse et exclusion économique.

Citoyenneté volontaire

Une partie de la solution serait donc citoyenne et systémique. Concrète dans la multiplication des initiatives pour l'inclusion. Récemment, j'ai écouté l'histoire d'une députée devant une revendication citoyenne particulière. Une femme nouvellement divorcée la priait de trouver un emploi pour son ex-mari. Maghrébin d'origine, il était au chômage depuis son arrivée en sol canadien malgré des études de niveau supérieur. Son retrait de la vie économique l'avait incité à fréquenter, durant les jours de semaine, des camarades d'infortune. Un jour, il est rentré et a sommé sa femme de mettre un voile. Il n'est même pas question, ici, de radicalisation des idées. Qui n'est pas radical est simplement plus détaché des racines de son idéologie.

Il y a un droit inéluctable de pratiquer sa religion de la façon la plus stricte qui soit. Je reprends ici l'argument de John Stuart Mill, qui, justement, voulait que cette liberté se définisse par sa totalité, quand elle n'engage pas celle d'autrui. La prévention ne se fera pas avec la fermeture des mosquées, mais bien en donnant une valeur économique et sociale à celles et ceux qui les fréquentent.

Par ailleurs, il est un à la tête du pays et ils sont quelques-uns autour de lui. N'attendons donc plus de la politique qu'elle humanise les gens, elle n'en a pas les moyens. Au mieux, elle fera preuve de prudence. C'est à nous d'humaniser. À nous d'incarner la citoyenneté et de la communiquer. Les mots «diversité», «multiculturalisme», «tolérance» sont encore trop présents dans les médias classiques après les 11 septembre, 7 janvier et 13 novembre, et témoignent seulement du fait que nous faisons encore une différence.

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