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12/02/2015 11:34 EST | Actualisé 14/04/2015 05:12 EDT

Le Plateau se meurt et personne ne devrait s'en réjouir

Je pense que le mal dépasse les frontières du Plateau, et est symptomatique du déclin généralisé de Montréal, autrefois si forte de belles promesses. Et on devrait tous s'en inquiéter.

Qu'on aime donc la taquiner ou même la détester, cette fameuse république du Plateau avec ses bourgeois-artistes-bohèmes-Français, rues impraticables et pas de places de stationnement.

Pendant que plusieurs commerces du quartier ferment leurs portes depuis ces dernières années, on aime ainsi répéter ad nauseam que la situation est la faute de son maire Ferrandez et de ses lubies de changer les sens de la circulation qui ont découragé plus d'un visiteur à faire ses emplettes sur le Plateau. Certes, ça n'a certainement pas aidé. Mais il y a bien d'autres choses, comme la concurrence des mégacentres en banlieue, la congestion routière sur les ponts, la baisse du pouvoir d'achat des citoyens combinée à des hausses de prix des biens de consommation. Et puis il y a ces éternels travaux de voirie qui ont fait beaucoup de tort sur Saint-Laurent et qui vont vraisemblablement achever Saint-Denis. Le boutte du boutte comme on dit...

Blague à part, le mois dernier, c'est mon ami Lambert et son frère André qui ont servi leurs derniers clients dans leur boutique Couleurs sur Saint-Denis justement, après 16 ans de bons et loyaux services. Une fermeture lourde de sens et d'émotion. Car derrière la façade de chaque boutique, il y a un ou plusieurs êtres humains qui y consacrent beaucoup de temps et d'énergie. Aussi, si vous avez l'occasion d'emprunter les rues du quartier, vous ne pourrez manquer les annonces d'appartements à vendre qui poussent comme des champignons ces temps-ci. Preuve que le quartier, que plusieurs décident de déserter, vit des moments difficiles. À moins qu'il ne se transforme tout simplement, comme le pensent les optimistes.

Pour ma part, je pense que le mal dépasse les frontières du Plateau, et est symptomatique du déclin généralisé de Montréal, autrefois si forte de belles promesses. Et on devrait tous s'en inquiéter. Croyez bien que ce que j'écris là m'attriste énormément alors que c'est ma ville d'adoption depuis 20 ans déjà. Toutefois, j'ai l'occasion de parcourir régulièrement ses rues à pied ou en bus et je peux affirmer que Montréal va mal depuis au moins cinq ans. Ces vitrines placardées que l'on peut voir en grand nombre sur le boulevard Saint-Laurent ou sur la rue Prince-Arthur (entre le boulevard et le carré Saint-Louis notamment) qui a véritablement perdu son âme, elles se retrouvent aussi dans d'autres endroits comme sur la Plaza Saint-Hubert, sur la rue Sainte-Catherine ou encore dans certains centres commerciaux du centre-ville.

Montréal va mal car depuis trop longtemps, on s'est pété les bretelles en se rappelant combien elle était unique et cool (ce qui est vrai), et ses élus consécutifs se sont bornés à ne travailler qu'en surface. Quelle est la signature ou la marque de commerce de Montréal ? Notre ville est-elle si incontournable que ça sur la scène internationale, et ce, au-delà de sa super nightlife, de sa notoriété comme «mecque du sexe » ou du dernier sondage de The Economist ? Comment la créativité, cette caractéristique de Montréal devenue un mot marketing fourre-tout, se matérialise-t-elle dans le quotidien des Montréalais ?

Je ne sais pas si vous serez d'accord avec moi mais notre ville, je l'ai toujours comparée à une adolescente un peu gauche et rebelle. Sauf que cette ado, on ne l'a jamais encouragée, guidée ou même remise à sa place de temps en temps. Elle a grandi un peu croche sans trop savoir qui elle est vraiment et ce qu'elle veut devenir.

Elle n'a pas été beaucoup dorlotée non plus. Ou en tout cas, elle n'a pas reçu toutes les attentions qu'elle méritait. À part quelques rafistolages ici et là, et quelques nouveautés ultra-médiatisées comme le nouveau quartier des spectacles ou les nombreux immeubles de luxueux condos au centre-ville, Montréal vit au rythme de l'ouverture et de la fermeture de concepts de bars-restaurants-cafés-salons de thé. Pouvez-vous citer au moins un grand changement qui a bonifié véritablement la qualité de vie des Montréalais ou qui a transformé le visage d'une rue ou même d'un quartier ? Oui oui, il y a bien eu Griffintown ou encore la prise du pouvoir suprême des hipsters aux commandes de boutiques branchées du Mile-End. Mais encore ?

Parlant d'infrastructures, le réseau du métro n'a pas beaucoup évolué et certaines de ses stations sont devenues pas mal décrépies depuis le temps (quand vous attendrez sur un quai de la station Berri-UQAM, levez les yeux au plafond pour voir). La rue Sainte-Catherine quant à elle - pourtant réputée comme l'artère commerciale la plus achalandée au Canada - n'a pas été revampée depuis belle lurette même s'il on en parle depuis belle lurette (selon les épisodes du développement du transport collectif ou du système léger sur rail du Pont Champlain, ça devrait prendre des années d'études pour voir ne serait-ce que les prémices d'une décision d'un début de projet). Autre exemple : croyez-vous que l'on attend qu'un malheureux incident survienne à l'Îlot voyageur abandonné - comme par exemple l'effondrement d'un de ses étages éventrés en raison de l'usure due aux intempéries - pour faire enfin quelque chose de cette affreuseté urbaine ? Le réseau d'aqueducs, quant à lui, pète à divers endroits de la ville. Et on répare et on colmate.

Il est certain qu'on n'a pas les mêmes moyens que dans les années 1970 pour voir en grand et pour rêver. Quoique, peut-être qu'on gérait mieux l'argent à cette époque-là. Mais on savait surtout se foutre des conventions et on osait. Avant la semaine des quatre jeudis, j'espère ainsi voir un homme, une femme ou bien une équipe - une sorte de messie quoi - véritablement désireux de faire tomber les silos (pas les vrais, ceux de pouvoirs, de territoires et d'expertises), de débarquer ceux et celles qui préfèrent tourner en rond et de fouetter les troupes pour mettre enfin en oeuvre de grands projets.

Car pour être de statut international, il faut prendre des moyens de niveau international. Quitte à puiser dans la cagnotte prévue pour la tenue d'événements nostalgiques comme les célébrations du 375e anniversaire, les sommets en tous genres qui réunissent le gratin politique d'ici ou d'ailleurs, ou encore la visite d'un pape, que j'espère très hypothétique, dans une ville qui prône pourtant haut et fort la laïcité...

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