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28/09/2018 06:00 EDT | Actualisé 28/09/2018 08:54 EDT

Jeunes et surmédicalisation: voici comment je me suis échappé du système

Non sans un amalgame de tristesse et d’indignation, j’ai compris que je faisais partie malgré moi d’un phénomène social alarmant, symptomatique d’une certaine vision du traitement des difficultés des jeunes.

J'étais monté à bord d'un train nommé psychose. Induite par quoi? Des médicaments. Trop de médicaments. Et à trop forte dose.
Irina Polonina / EyeEm via Getty Images
J'étais monté à bord d'un train nommé psychose. Induite par quoi? Des médicaments. Trop de médicaments. Et à trop forte dose.

C'est un peu par hasard si je suis tombé sur l'apparition médiatique du Mouvement jeunes et santé mentale à la télévision d'État, le dimanche 9 septembre, à l'occasion d'une conférence de presse. Il ne m'en fallait pas plus pour me jeter sur leur site web et constater avec effarement une forme d'injustice collective subie par des milliers de jeunes Québécoises et Québécois, qui ont dérangé simplement par leur différence.

Non sans un amalgame de tristesse et d'indignation, j'ai compris que je faisais partie malgré moi d'un phénomène social alarmant, symptomatique d'une certaine vision du traitement des difficultés des jeunes. Ce qui suit est dédié à celles et ceux qui suivront, dans l'espoir d'une prise en compte qualitative de leurs enjeux psychosociaux propres.

Les événements qui m'amènent à témoigner se situent principalement de juillet à décembre 2014, et au-delà.

Je travaillais dans un camp de vacances comme plongeur dans un établissement réputé des Laurentides. 12 heures par jour, 5 jours par semaine, pendant presque trois mois. Au milieu de l'été, ma patronne me convoque à son bureau pour un motif d'«inefficacité». Elle aurait noté, dans mon quotidien au camp, des problèmes de concentration ou d'organisation, bref, tous les ingrédients requis, apparemment, pour avoir un diagnostic de TDAH.

Pris d'un sentiment d'urgence, mes parents et moi avons consulté deux médecins dans une clinique privée de Blainville pour savoir ce qui se passait. Sans trop de préliminaires, malgré mes pleurs reflétant une grande douleur (y compris ceux de mes parents), on me prescrit du Vyvanse à forte dose pour les prochaines semaines. Le début du calvaire des prochains mois était programmé...

Au fil de l'automne, j'ai pris au moins quatre médicaments différents (Vyvanse, Strattera, Concerta et Latuda) en doses variables, parfois jusqu'à 45 mg.

J'étais monté à bord d'un train nommé psychose. Induite par quoi? Des médicaments. Trop de médicaments. Et à trop forte dose.

Mon anxiété croissait, comme mes nuits blanches et des épisodes de comportements étranges. Comme cette soirée avec mon cousin en ville, lors de laquelle j'ai eu une peur bleue, croyant ce dernier mort. Ces jours à Montréal furent teintés par des visions apocalyptiques et complètement surréelles. Je ne l'ai su que bien plus tard, mais j'étais monté à bord d'un train nommé psychose. Induite par quoi? Des médicaments. Trop de médicaments. Et à trop forte dose.

Je me souviens de toutes ces visions, et il y en a plusieurs, lors desquelles j'étais soit un héros, soit une victime ou prisonnier d'une réalité franchement anxiogène et terrifiante. Il arriva même un moment où, pris de panique, je voulus m'enfuir de mon domicile avec la voiture familiale, moi qui n'avais ni permis, ni la moindre conscience de ce que je faisais.

J'aurais pu y laisser ma peau. Je fus alors hospitalisé à l'hôpital de Saint-Jérôme pendant un mois, en compagnie d'autre «poqués», et, heureusement, un peu de chaleur humaine incarnée par les infirmières et infirmiers. Étrangement, ces jours en chemise turquoise sur un lit de «malade» m'amenèrent à dessiner, à écouter de la musique et à écrire. Je me guérissais par des approches non médicales, plus thérapeutiques qu'autre chose.

Un traitement lourd de conséquences

L'hiver suivant et pendant près d'un an, j'ai vécu en fonction des traces physiologiques laissées par ce traumatisme. Il y avait, par exemple, des spasmes et une nervosité dans mon corps, qui survenaient lorsque j'étais en situation sociale.

Difficiles à exprimer aux autres, ces traces bousillaient nombre de soirées normalement agréables, que ce soit au restaurant ou à un spectacle au Théâtre Saint-Denis.

Ce qui me rongea le plus de l'intérieur - outre les impacts physiques - fut l'allongement de mon parcours scolaire et surtout la baisse de ma confiance en moi. Au moment où j'écris ces lignes, j'entame un baccalauréat à l'âge de 22 ans, moi qui ai été toujours parmi les premiers de classe. Je compléterai donc ma scolarité et entrerai sur le marché du travail plus tard que prévu.

J'appuie le Mouvement jeunes et santé mentale. Je m'identifie totalement au sentiment d'injustice vécu des jeunes diagnostiqués à la va-vite de mille et un maux. Parmi ces derniers, le plus énigmatique: le mal de vivre. Il y a quelque chose de pourri dans le sort réservé au traitement des difficultés des jeunes, peu importe la nature de celles-ci. Peut-être est-ce une maigre consolation, mais je sais aujourd'hui, grâce à mes propres recherches, et non grâce à l'État, que je présente un profil de douance, d'où viennent naturellement incompréhensions et marginalisation. Je note que cette condition n'est pas reconnue par le ministère de l'Éducation.

Un «échappé du système» parmi tant d'autres

Aujourd'hui, je me considère comme un «échappé du système», parmi tant d'autres. Un trou dans notre filet social si célébré au Québec, pour lequel on choisit sans cérémonie la réponse médicale en guise de traitement de ses «problèmes».

J'ai écrit ce témoignage pour rompre le silence, car j'ai souffert en silence.

Je crois que la société québécoise a besoin des forces et des talents de tous ses citoyens, au-delà des particularités de chacun. En fait, si le mot société a encore un sens aujourd'hui, je me permets d'espérer qu'il se traduira par la considération irrévocable du contexte psychosocial derrière les signes de difficulté des jeunes.

C'est pourquoi je joins ma voix aux quelque 250 organismes et 1000 individus réunis dans le Mouvement pour réclamer auprès de la classe politique, la tenue d'une commission publique sur la médicalisation des problèmes sociaux des jeunes.

C'est pourquoi je joins ma voix aux quelque 250 organismes et 1000 individus réunis dans le Mouvement pour réclamer auprès de la classe politique, la tenue d'une commission publique sur la médicalisation des problèmes sociaux des jeunes, en invitant tous les intervenants à s'asseoir à la table – d'abord, ceux de première ligne, et surtout les jeunes hommes et femmes qui se sont sentis lésés à juste titre par cette approche biomédicale expéditive.

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