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19/04/2016 10:25 EDT | Actualisé 20/04/2017 05:12 EDT

Le bâton de parole

Nous ne les voyons sur nos écrans qu'en temps de crise, par le biais de nouvelles qui ne sont jamais bonnes, ce qui ne fait qu'enfoncer l'image négative que nous en avons d'eux. Et ils le savent.

Tout a été dit ou presque récemment sur le sort des Autochtones. Que puis-je y rajouter ?

Entre les quelques experts qui ont redit ce qu'ils tentent de faire entendre depuis des lustres et quelques intellectuels qui ont vomi leur ignorance crasse, croyant essuyer d'un revers de la main le sort des Autochtones en les extirpant de leurs réserves - ce qui n'est pas si simple - il y a eu les cris du cœur des Autochtones sur les réserves et des Autochtones hors réserve.

J'aurais peut-être une chose à ajouter!

Mon premier emploi a été auprès de femmes de la Nation Crie-Eeyou de la Baie-James, en 1984. Je n'en avais jamais vu d'«Indiens» auparavant. Très exposée aux différences culturelles, depuis petite, comme enfant de coopérants de l'ACDI, j'étais quand même un peu craintive à l'idée de les voir. Une infirmière avait pris soin de me sensibiliser. J'aurais à travailler auprès d'enfants sales, porteurs de maladies, mal élevés. Je m'attendais au pire, pour rien.

Il fait -45°C, et j'attends mes premiers petits enfants eeyous et leur mère. Je viens d'organiser une garderie pour des femmes qui vont suivre des cours de nursing dans un centre d'éducation professionnelle à 90 km de Radisson. Complètement isolé dans la forêt boréale.

Il fait -45°C et ces femmes eeyous arrivent, avec leurs petits, de 3 mois à 5 ans.

J'ai eu comme un seau d'eau froide en plein visage, en les accueillant. D'abord le froid, mais aussi le fait qu'elles étaient bien là devant moi avec leurs petits en chair et en os. Fortes, bien ancrées. J'ai tout de suite été prise d'un grand respect pour elles.

Je n'arrivais pas à me sortir de l'idée que ce peuple ait su vivre pendant 5 000 ans sur ce territoire hostile sans y crever alors que j'appréhendais traverser de ma roulotte à la cafétéria! Elles revenaient en fin de journée chercher leurs petits avec des lièvres gelés, pris au collet. Je serais morte finie de froid et de faim au bout de quelques heures.

Et puis ce silence. Aucun échange avec elles. Pas un regard. Quelques consignes. Elles reviennent, reprennent les petits, pas un échange. Je ne comprends pas. Tout se passe bien. Mon fils joue au cow-boy et aux Indiens avec Johny du même âge. Pourquoi ce silence?

Je les croise à la cafétéria. J'entends les employés blancs faire des blagues acerbes à leur endroit, devant elles, sans retenue. Elles qui parlent et comprennent le français.

Ce silence, ce recul, cette distance, un trait culturel, mais aussi un trait profond droit au cœur creusé par le regard méprisant de l'autre depuis trop longtemps. Ce regard porté par celui qui n'a pas compris qu'un peuple ne peut survivre dans des conditions pareilles s'il n'est pas structuré, compétent, habile et bienveillant pour lui et envers les siens. Que l'anomie sociale n'est pas un trait culturel, mais une conséquence d'une fracture culturelle.

Connaître, reconnaître l'autre et sortir du regard ethnocentrique serait le bout de chemin que nous pourrions faire comme collectivité pour aller vers eux, dès le plus jeune âge. Le racisme et les préjugés se transmettent par l'éducation.

Nous ne les voyons sur nos écrans qu'en temps de crise, ou de revendications par le biais de nouvelles qui ne sont jamais bonnes, ce qui ne fait qu'enfoncer l'image négative que nous en avons d'eux. Et ils le savent.

Il faudrait renouveler l'espace de parole dans nos médias. L'initiative de Tout le monde en parle est à reprendre régulièrement. Où sont-ils dans nos émissions télévisuelles, à part le réseau de télévision des peuples autochtones?

C'est aussi perpétuer le rejet. C'est poursuivre l'oeuvre du racisme systémique ancré depuis la loi sur les «sauvages».

Ces femmes eeyous, au bout de trois semaines, sont tout à coup devenues amicales, rieuses et chaleureuses. Le lien de confiance avait été établi. J'ai toujours une photo de Johny et de mon fils sur le coin de mon bureau.

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