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05/07/2018 08:00 EDT | Actualisé 05/07/2018 08:00 EDT

L’apport inestimable de Paul Gérin-Lajoie au Québec

Permettre au plus grand nombre d’obtenir un diplôme, c’est son principal apport au Québec.

JACQUES BOISSINOT/PC

Avec René Lévesque et Jean Lesage, Paul Gérin-Lajoie (PGL) est un des acteurs principaux de la fameuse «Révolution tranquille». Il est aussi l'un des fondateurs du Québec moderne et de son fameux «modèle québécois» célèbre dans le monde entier. Pensons à son État-providence, son énorme fonction publique syndiquée, son équité et relativité salariale, sa Caisse de dépôt, ses polyvalentes, cégeps, universités populaires, CLSC, MRC, garderies, etc.

Ce modèle québécois exigeait de faire table rase du passé et de construire un «homme nouveau québécois». C'est la marque de génie des pères de la Révolution tranquille, comme PGL et Guy Rocher, que d'avoir compris que le système d'éducation élitiste, qui les avait formés grâce aux humanités gréco-latines, devait être modifié «en profondeur».

Sur l'éducation: des réformes en profondeur

Dans le domaine de l'éducation c'est le célèbre «rapport Parent» qui a tout chamboulé et, selon le sociologue Jacques Grand'Maison, «a jeté le bébé avec l'eau du bain», selon la formule populaire. Pas de réformette, de mise à jour, d'adaptation, etc., mais que des «réformes en profondeur», rien de moins.

PGL a contribué à créer le ministère de l'Éducation qui a remplacé le Département de l'instruction publique. Il en a été le premier ministre. Avant lui, l'école était le lieu où les enfants s'instruisaient en apprenant à lire, écrire et calculer, tout simplement.

L'apparition du ministère de l'Éducation a développé petit à petit, chez les parents, le sentiment que l'école pouvait s'occuper de leur tâche première, éduquer leurs enfants et que les enseignantes devenaient des travailleuses sociales, des psychologues, des expertes de tous les problèmes de santé des enfants, etc.

Les enseignantes, nos fameuses «maîtresses d'école» respectées de tous, furent remplacées par les professeures. Les «écoles normales» chargées de la formation des enseignantes depuis des siècles, furent incorporées dans l'UQAM, créée en 1969, en fusionnant le meilleur collège classique de l'époque, le Sainte-Marie et la plus grande école normale, la Jacques-Cartier, ainsi que toutes les autres écoles normales régionales de la province, dont celles de Valleyfield, Saint-Jérôme, Mont-Laurier, etc. qui durent fermer leurs portes.

La formation des écoles normales permettait aux futures enseignantes, comme ma mère et plusieurs de mes tantes, d'obtenir après un primaire de sept années et un secondaire de cinq, soit douze années de formation, un «brevet» d'enseignement avec une année d'études de plus. La création de l'Université du Québec chamboula tout, en ajoutant un baccalauréat de quatre années, en «sciences» de l'éducation, pour atteindre 17 années d'études. PGL a permis aux enseignantes d'être beaucoup plus scolarisées que leurs grands-mères.

Les réformes du ministère de l'Éducation abolirent les collèges classiques qui formaient l'élite du peuple québécois depuis le début de la colonie. Ils furent remplacés par les cégeps en 1967.

Les maîtresses d'école bénéficiaient d'une énorme reconnaissance sociale, mais d'un salaire ridicule. Avec la formation universitaire, l'inverse arriva.

L'évolution de l'éducation, vers sa démocratisation

La première polyvalente du Québec, que j'ai fréquenté, «La Cité-des-Jeunes», fut ouverte en 1964, dans le comté de Vaudreuil-Soulanges, qui était celui de PGL. Au lieu de fréquenter les petites écoles du village, les jeunes furent transportés en autobus scolaires, certains à raison de plusieurs heures par jour, vers des écoles qui regroupaient des milliers de jeunes.

Les réformes du ministère de l'Éducation abolirent les collèges classiques qui formaient l'élite du peuple québécois depuis le début de la colonie. Ils furent remplacés par les cégeps en 1967. L'apprentissage du latin, langue de base du droit et du grec, langue des sciences et de la médecine fut abandonnée, parce que trop difficile et associée à l'élitisme.

L'école ne devait plus «reproduire la classe dominante», selon le mantra de la gauche de l'époque.

Le cours classique durait huit années après un primaire de sept années. L'étudiant entrait en droit ou en médecine avec une préparation de 15 années d'études humanistes. Avec l'apparition du ministère de l'éducation, le primaire fut réduit à six années, le secondaire à cinq et le collège à deux, soit 13 années d'études avant l'université.

L'objectif, fort louable, visé par PGL était la démocratisation de l'éducation, c'est-à-dire l'accès de tous à l'école, garçons ou filles, indépendamment de leur lieu d'origine, de leur richesse, de leur milieu familial, etc. Tous devaient avoir la chance de recevoir une formation adaptée à leurs compétences. L'école ne devait plus «reproduire la classe dominante», selon le mantra de la gauche de l'époque.

Un bel exemple de cette démocratisation est les titres donnés aux enseignantes. En France, l'instituteur «le hussard de la République» est devenu professeur. Au Québec, la maîtresse d'école se fait appeler professeur.

Récemment, discutant avec un voisin revenant d'un cours de natation avec sa fille de 4 ans, je lui ai demandé: «Aimes-tu cela les cours de natation?» elle me répondit: «J'aime beaucoup mon professeur!» Ainsi, tant l'instructeur de natation que l'enseignante au primaire sont devenus des professeurs. Cette inflation verbale constitue une autre caractéristique du fameux modèle québécois.

Avant la Révolution tranquille, les jeunes étaient membres de la JEC (jeunesse étudiante catholique), la JOC (jeunesse ouvrière catholique) et la JAC (jeunesse agricole catholique). Les étudiants étudiaient, les jeunes travailleurs travaillaient et les jeunes agriculteurs restaient sur la ferme. Chacun était à sa place. Avec la Révolution tranquille, ces distinctions disparurent. Cela constitue un énorme progrès.

PGL pouvait-il prévoir que les ingénieurs sociaux, les spécialistes tout acabit qui s'emparèrent du ministère de l'Éducation, procéderaient à une 2e démocratisation, celle des contenus?

Pour enseigner à tous ces nouveaux jeunes, les universités, affectées par le manque de professeurs possédant un doctorat, ont dû avoir recours à des chargés de cours, qui donnent environ 80% des cours actuellement à l'Université du Québec en Outaouais. Les diplômes à rabais apparurent, comme les baccalauréats obtenus par cumul de certificats, les examens avec période allongée, etc.

PGL pouvait-il prévoir que les ingénieurs sociaux, les spécialistes tout acabit, qui s'emparèrent du ministère de l'Éducation, procéderaient à une 2e démocratisation, celle des contenus, en abaissant le niveau des apprentissages, en nivelant toujours plus vers le bas, pour que tous puissent obtenir un diplôme?

Avait-il envisagé que la recherche de la satisfaction de l'estime de soi remplacerait l'apprentissage de l'écriture, de la lecture et du calcul? Que les notes disparaitraient pour éviter l'ignominie associée à un échec? Que le développement de la créativité deviendrait le principal critère pour obtenir un diplôme?

A-t-il imaginé en 1960 que le Québec, en maintenant les frais de scolarité au plus bas, se trouverait à être, malgré cette aide, la province qui produit le moins de bacheliers? Pouvait-il savoir que ce sont les étudiants les plus faibles, ceux de Sciences humaines au cégep, qui choisiraient la vocation d'enseignant?

Permettre au plus grand nombre d'obtenir un diplôme. C'est son principal apport au Québec.

Grâce à tous ces changements en éducation, les pédagogues qui sont apparus en Grèce antique, qui étaient des esclaves et dont le seul rôle était d'accompagner l'enfant du maître de la maison à l'école, devinrent les maîtres des écoles québécoises, qui disent aux enseignants quoi faire.

PGL a bénéficié d'une excellente formation académique qui lui permis d'obtenir la prestigieuse bourse Rhodes et d'étudier pendant trois années à l'université d'Oxford en Angleterre. L'obtention de cette bourse est encore, et surtout de nos jours chez les francophones québécois, très rare.

Mais, de concert avec les pères de la Révolution tranquille, qui avaient tous eu la chance de recevoir une éducation de très haut niveau, il considérait que cette formation ne s'adressait qu'à une élite et que cela devait être modifié, pour permettre au plus grand nombre d'obtenir un diplôme. C'est son principal apport au Québec.

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