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23/02/2016 10:36 EST | Actualisé 23/02/2017 05:12 EST

Mourir de confiance

Le 29 janvier 2016, quatre ans et demi après la mort de Chantal Lavigne dans une expérience de sudation extrême à Durham Sud, enfin, les trois accusés de négligence ayant causé la mort de mon amie reçoivent leur sentence: 3 ans de prison pour Gabrielle Fréchette, 2 ans pour ses deux sbires (Ginette Duclos et Gérald Fontaine). Les trois accusés avaient été jugés coupables en décembre 2014.

C'est menottes aux poignets et escortés par la police qu'ils sont sortis de la salle d'audience du palais de justice de Drummondville direction la prison, sans escale à la maison.

De savoir que cette histoire connaissait enfin une fin me procurait un peu de légèreté. Quatre ans et demi avant de connaître le sort de ceux qui ont causé la mort d'une de mes meilleures amies, c'est tout de même un supplice qui a semblé une éternité par moments.

Mais qu'est-ce que je vois passer dans mon fil de nouvelles Facebook le 1er février (soit moins de 72h plus tard)? Gabrielle Fréchette est libérée.

Libérée.

Libérée.

Libérée.

Je me serai sentie libérée pendant 72h... Et celle qui a causé la mort de ma meilleure amie aura, elle, connu la honte pendant à peine trois jours.

Je ne suis pas habitée de vengeance. C'est inutile.

Je ne suis pas méchante. La méchanceté, ça fait mal en dedans.

Je suis juste outrée. Comment peut-on être relâchée trois jours plus tard quand on vient de recevoir une sentence de trois ans de prison?

Depuis le début, les avocats des accusés tentent de gagner du temps en repoussant les dates d'audience, les dates de procès, les dates pour la remise des sentences.

Tout ça, parce qu'ils connaissent si bien la loi qu'ils ont perfectionné l'art de la contourner. Tout ça parce qu'ils ont été engagés/ payés pour ça. Tout ça parce que c'est leur travail! Ils sont payés pour faire gagner du temps aux accusés!

J'essaie de comprendre le système judiciaire. J'avoue que je suis un peu déroutée par ma première expérience.

Mon amie est morte parce qu'elle a fait confiance... Confiance à des gens qu'elle avait appris à connaître à travers de nombreux ateliers de croissance. Ateliers que Chantal suivait avec cette horde depuis au moins trois ans dans le but d'apprendre de nouvelles techniques de guérison. Parce qu'elle ne croyait pas à la médecine traditionnelle qui n'avait pas réussi à guérir ni sa mère, ni sa grand-mère.

Chantal est morte pendant un atelier dirigé par les accusés.

Ça me fait de la peine, encore, comme hier, comme en juillet 2011 quand j'y pense, quand j'y replonge... Quand j'ai lu les messages que Hugo m'avait envoyé: «Chantal est à l'hôpital», «Chantal est morte».

Je ne pouvais pas y croire. Je n'avais même pas encore déjeuner... J'ai pris le téléphone, composé les 10 chiffres pour entendre sa voix, sa douce voix, pour une dernière fois. Elle était là, dans le téléphone, dans le répondeur: «Laissez-nous un message!»

Boom.

Je suis outrée parce que ça saute aux yeux depuis le début...

Négligence.

Négligence.

Négligence.

Le verdict de culpabilité rendu par la juge Hélène Fabi était remarquable et rassurant. Les participants n'ont pas reçu assez d'informations pour prendre une décision éclairée à savoir s'ils désiraient participer ou non à cet atelier.

Les participants avaient le droit de quitter à n'importe quel moment... Je considère qu'il y a une importante nuance entre avoir le droit et pouvoir. Le 29 juillet 2011, il faisait chaud, très chaud et ma meilleure amie a suivi toutes leurs instructions. Elle s'est déshabillée, s'est laissée enduire de boue, s'est allongée et s'est laissée recouvrir d'un plastique et de plusieurs couvertures de style douillettes. On lui a aussi mis une boîte de carton sur la tête. Elle a fermé les yeux et suivi les instructions.

Et c'est là que tous les brillants penseurs des Internets prennent la parole haut et fort et s'exclament: «Moi, avant qu'on me mette d'la bouette su'l'corps pis une boîte de carton su'a tête! J'me serais levé pis j'aurais sacré mon camp de d'là !».

Chantal aussi se serait levée si, le 29 juillet 2011, ça avait été le premier atelier qu'elle faisait avec eux. Mais c'était son 200e... Chantal a fait confiance à ces gens-là. Elle a mis sa vie entre leurs mains.

Ils devaient être là pour la faire grandir, pour lui donner des outils, pour veiller sur elle, pour la protéger. Ils n'ont pas respecté l'engagement qu'ils avaient pris avec elle. Ils ont mis sa vie en danger.

Un chat, quand on le gratte en arrière des oreilles, le lendemain, il revient et il en redemande. Le surlendemain, il risque fort bien de se tourner sur le dos et de vous présenter son ventre. Il se place en position de vulnérabilité. Lorsqu'un chat vous offre son ventre, c'est parce qu'il ne vous craint plus. Il vous connaît, il prend pour acquis que vous n'êtes pas une menace. Alors il vous fait entièrement confiance, à s'endormir dans vos bras, dans l'extase d'une caresse.

Oui, Chantal était consentante à cette expérience, mais jamais, au grand jamais, elle n'a souhaité la mort.

Mais au moment où elle a arrêté de les prendre à la légère et qu'elle a arrêté de les appeler sa «secte» pour rire, avec le recul, maintenant je comprends qu'à ce moment-là, elle avait complètement laissé tomber ses gardes.

Moi, quand elle m'a dit : «Non, je ne les appelle plus comme ça» sur le coup, je n'ai pas compris. En fait, j'ai cru qu'elle ne les appelait plus comme ça parce que finalement, c'était une bonne école, que c'était de bonnes personnes et qu'elle ne voulait pas que les gens autour d'elle aient une mauvaise image d'eux.

En fait, c'est le contraire. Elle n'avait plus de recul pour faire la part des choses comme elle le faisait avant. Avant, elle était capable de choisir ce qui était bon pour elle dans leurs apprentissages... et de laisser le reste lui passer 10 pieds par-dessus la tête.

Mais on ne peut pas accuser Chantal d'avoir cru en eux. Comme moi j'ai cru en notre système judiciaire.

Ce n'est pas elle qui est au banc des accusés, ce n'est pas moi non plus.

Ces charlatans l'ont eu à coup d'ateliers, la justice est en train de m'avoir à coup d'audiences reportées et de causes portées en appel.

Je pense à sa petite soeur qui a donc hâte que tout ça soit fini. Mais ce ne sera jamais terminé. Parce que Chantal est la première, elle est une pionnière au Québec bien malgré elle. Et si jamais un événement du genre se reproduisait, on se réfèrera à elle...

J'entends déjà la voix d'un chroniqueur: «On se rappellera de cette mère de famille morte dans une expérience de sudation à Durham Sud...». Bien moi, je vais me rappeler de son rire, de nos fringales à 4h du matin, de nos veillées enivrées, de nos refrains, de nos secrets. Et je tenterai de la raconter à ses enfants comme je l'ai connue: colorée comme un arc-en-ciel.

-Lou-

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