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25/02/2014 12:18 EST | Actualisé 01/08/2014 01:39 EDT

Loi 52: réfléchir avant de mourir...

Il y a quelques jours, je publiais dans le journal Le Devoir, une petite réflexion sur la douteuse unanimité parlementaire entourant l'adoption du projet de loi 52. Depuis, on a appris que cette adoption avait été reportée et c'est le lieu de toutes les indignations.

Le leader parlementaire du gouvernement Stéphane Bédard affichait un air sombre en point de presse mercredi dernier et déclarait: «Pour le parlement, c'est ce que j'ai vu de plus décevant de toute ma carrière».

Le même jour, les bonzes du Barreau, de la chambre des notaires, du collège des médecins et de l'ordre des infirmières envoyaient un communiqué soulignant que «ce projet de loi s'inscrit dans cette mission de protection du public» et que c'est une indignité d'en retarder l'adoption.

À la belle unanimité parlementaire s'ajoute celle des ordres professionnels. Que demander de plus! Mais voilà, la majorité des médecins, infirmières et autres intervenants du milieu des soins palliatifs ne veulent pas de l'aide médicale à mourir... Leur opinion compte-t-elle vraiment?

Je reproduis ci-dessous un texte du Dr Serge Daneault, qui est sans conteste une autorité mondialement reconnue en médecine palliative. Je laisse la parole à un médecin qui traite du sujet en connaissance de cause. Ce sera peut-être une occasion d'ensoleiller l'histoire de M Bédard et de toujours mieux servir la protection du public, qui sait?

Souffrance et homicide

Un homme, victime d'une déflagration, est brûlé vif sur la moitié de son corps. Sa peau se détache de ses mains et de ses bras comme s'il s'agissait de gants qu'on enlève. Il crie aux gens qui assistent impuissants à la scène de lui faire la grâce de le tuer. À la souffrance extrême d'être brûlé vif s'ajouteront la souffrance de tous les traitements qu'il subira, celles de la difficile et longue réadaptation sans parler de la souffrance qui subsistera toujours de devoir vivre avec un corps à jamais défiguré.

Cet exemple illustre comment toute souffrance s'accompagne nécessairement d'un désir de mort. Les parents qui perdent un enfant, les amants délaissés, les jeunes gens à qui on annonce une grave maladie mentale incurable sont aussi affligés d'une souffrance qui, par définition, n'est pas quantifiable et, donc, pas mesurable. Tous normalement vont caresser l'idée de la mort comme seule solution possible. La dernière maladie n'induit pas une souffrance différente des autres, car souffrir est un état en soi, qui ne diffère pas en fonction de sa cause.

Tout être biologique est nécessairement soumis à la souffrance. La différence fondamentale entre le cerf, qui détale devant les chasseurs, et l'humain souffrant est que celui-ci est en proie à la peur que lui causent toutes les issues possibles à son état. Si on réussit à faire suffisamment peur à l'humain, il en viendra à désirer la mort même s'il ne souffre pas encore, car l'humain normal, s'il n'est pas masochiste, ne souhaite pas souffrir.

L'illusion qu'une vie peut se traverser sans souffrance peut être la mère de bien des méprises. Dans le règne biologique, traverser la souffrance donne possibilité d'un autre équilibre, d'une nouvelle existence, différente de la précédente, mais non moins valable. L'autre illusion est qu'on peut soulager toute souffrance. Celle-là est prétention et mensonge.

Alors que le débat sur l'euthanasie prendra bientôt fin au Québec par le vote sur le projet de loi n° 52, qui se tiendra dès les premiers jours de la rentrée parlementaire, je songe que la plupart des milliers de patients que j'ai accompagnés lors de leur dernière maladie ont certainement voulu, à un moment donné, devancer leur mort face à la souffrance qu'ils vivaient. Peu m'en ont parlé, il est vrai, mais beaucoup y ont pensé, car il est normal de le faire. Durant toutes ces années, j'ai travaillé au sein d'équipes de soignants. Avec eux, j'ai accompagné ces personnes malades jusqu'au bout, donnant du sens, donnant de la vie à ces journées qu'il leur restait à vivre. Ce temps est maintenant révolu. Désormais, devant l'inévitable souffrance humaine, deux chemins s'offriront à chacun : la mort médicalement provoquée ou la traversée de la souffrance. Dans les deux cas, le point de chute n'est pas vraiment connu. Même quand on croit contrôler, on ne contrôle rien au fond.

La ministre qui a fait la promotion de l'euthanasie depuis des années a beau répéter qu'il ne s'agit pas d'euthanasie puisque c'est la personne qui le demande et puisque c'est un médecin qui la pratique, ce n'est pas ce que son projet de loi amendé dit. On lit en effet à l'article 3 que l'aide médicale à mourir se définit par «l'administration de médicaments ou de substances par un médecin à une personne en fin de vie, à sa demande, dans le but de soulager ses souffrances en entraînant son décès». C'est exactement ce qu'on lit dans la loi belge sur l'euthanasie. Mais en Belgique, on a eu le courage d'appeler les choses par leur nom et de conduire le débat sur une vérité non maquillée.

Lorsque les députés auront adopté cette loi, ils pourront se dire qu'ils auront participé à un vote historique de la même portée que le vote abolissant la peine de mort, le 26 juillet 1976. Administrer une substance entraînant la mort d'une personne restera un homicide. Réintroduire l'homicide dans notre société par le biais des soins donnés aux plus malades, en plus de témoigner de notre démission collective face à la souffrance inévitable, changera de façon irrévocable l'essence des liens que nous avons entre nous.

Je remercie le Dr Daneault de partager cette réflexion avec nous.

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