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De bonnes raisons pour fuir l'enseignement

L'offre patronale aberrante et les coupures drastiques dans le réseau de l'éducation engendreront une décote sans précédent du métier d'enseignant et auront pour effet de faire fuir les bons candidats.

À maintes reprises, François Blais a formulé le souhait de rehausser les critères d'admission dans les facultés d'éducation afin d'assurer une relève enseignante de qualité. Il est toutefois ironique que le ministre de l'Éducation défende, au même moment, une offre patronale aberrante et des coupures drastiques dans notre réseau, qui engendreront une décote sans précédent du métier d'enseignant et auront inéluctablement pour effet de faire fuir les étudiants forts.

Cette situation est d'autant plus préoccupante que les étudiants au fort potentiel évitent déjà l'enseignement. En effet, la faiblesse des étudiants en sciences de l'éducation s'étend bien au-delà de la controverse annuelle sur le taux d'échecs à l'examen obligatoire de français. Selon les dernières statistiques de la défunte CREPUQ, sur huit domaines d'étude, ce sont les facultés d'éducation qui recrutent les étudiants ayant les pires cotes R, après celles de sciences sociales.

Comment se fait-il que les étudiants férus de savoir ne sont pas tentés de transmettre leurs connaissances et leur passion pour l'apprentissage aux prochaines générations?

Les étudiants forts fuient l'enseignement pour plusieurs raisons. La première est liée à la formation peu stimulante. Une collègue enseignante me confiait récemment, stupéfaite, n'avoir jamais été amenée à fréquenter la bibliothèque universitaire durant son baccalauréat, ses cours ne l'exigeant aucunement.

D'autres collègues ont milité sur les bancs de l'université contre l'insignifiance de certains cours. Lors de ma formation à l'Université d'Ottawa, je me souviens notamment d'une manifestation d'étudiants déguisés en enfants et jouant à la corde à danser dans les corridors. Au même moment, de l'autre côté de la rivière des Outaouais, un groupe d'étudiants en éducation dénonçait la médiocrité de leur programme d'étude, ce qui leur avait valu un article dans la presse.

La profession ne retrouve pas ses lettres de noblesse à la sortie du baccalauréat, alors que le jeune enseignant doit surmonter ce qu'on appelle la période de «survivance traumatique». Indépendamment de sa motivation ou de sa compétence, il hérite des pires tâches, dans les écoles les plus difficiles, pour des niveaux ou des matières auxquels il n'a souvent pas été préparé. Le soir et les fins de semaine, il doit préparer ses cours, puisqu'il bénéficie rarement du matériel pédagogique créé par ses collègues plus anciens qui, en dépit de conditions moins éreintantes, sont payés près du double de son salaire.

La tâche de l'enseignant est cependant ce qui semble rebuter le plus les étudiants ayant d'autres options de carrière. Plusieurs défis accompagnent l'augmentation des troubles de comportement et d'apprentissage de la population scolaire, surtout lorsque cette dernière est écrémée par les écoles privées et les établissements à vocation particulière qui sélectionnent leurs élèves. Pas étonnant que les enseignants soient à bout de souffle. En 2010, une étude de l'ENAP montrait qu'un enseignant sur cinq présente des symptômes d'épuisement professionnel au moins une fois par semaine. Dans ce contexte, on comprend que la hausse prévue du nombre d'élèves par classe, l'ajout de huit heures de travail par semaine, le report de l'âge de la retraite ainsi que l'abolition de la pondération permettant de reconnaître qu'un élève en difficulté augmente la tâche de l'enseignant, soient mal reçus.

En outre, il est fort à parier que l'épuisement professionnel augmente dans les prochaines années en raison du soutien aux enseignants qui s'amenuise. Les parents d'élèves, qui étaient autrefois des alliés, veulent de plus en plus se faire «servir» par les enseignants. Or, ces derniers doivent composer avec de moins en moins de ressources. En plus des récentes coupures dans le personnel de soutien (psychologues, psychoéducateurs, conseillers pédagogiques, travailleurs en éducation spécialisée et directeurs-adjoints), les installations physiques sont souvent déficientes (système informatique obsolète, chauffage inadéquat, classe qui réverbère, travaux de maçonnerie durant les heures de cours, etc.)

Comme si ce n'était pas suffisant, dans la foulée des coupures, la Commission scolaire de Montréal a dû éliminer son programme d'aide aux employés, ce qui en fait le plus grand employeur montréalais à n'offrir aucun soutien psychologique à ses employés.

Les perspectives d'avenir sont également peu reluisantes pour les futurs enseignants: une échelle salariale de 15 ans, peu de possibilités d'avancement autre que celle de devenir directeur d'établissement (un emploi sous-payé compte tenu de la charge de travail), un salaire annuel d'entrée de 39 291 $ qui ne cesse de perdre du terrain par rapport à l'inflation et, dans le but de faire face au vieillissement de la population, une part grandissante des dépenses publiques affectée au secteur de la santé.

Bien qu'il soit difficile de quantifier l'effet qu'auront ces obstacles à la valorisation du métier enseignant sur la qualité de l'éducation à long terme, l'exemple international est sans équivoque: les pays qui figurent dans le peloton de tête des palmarès internationaux en éducation réservent un statut particulier aux enseignants. En Finlande, par exemple, ce métier est valorisé à un tel point que les facultés d'éducation doivent refuser neuf candidats sur dix, ce qui leur permet de trier les futurs maîtres sur le volet.

Si le ministre Blais souhaite réellement attirer les étudiants forts en enseignement, il doit s'attarder à éliminer chacun des obstacles à la valorisation, en commençant par colmater l'hémorragie déclenchée par les coupures actuelles.

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