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25/01/2019 09:28 EST | Actualisé 25/01/2019 09:28 EST

«Sérotonine», un road trip sur les traces de la désolation de l’âme

Par-delà ce décor glauque à outrance, la richesse des propos ne fait aucun doute et l'emporte.

BERTRAND GUAY via Getty Images
Doit-on y discerner la marque d'un décalage entre propagande idéologique et ras-le-bol citoyen? La question se pose.

Je termine la lecture du dernier roman de Michel Houellebecq avec un sentiment mixte de profonde admiration mêlée de consternation avérée. Je suis resté coi devant la pénétration d'esprit de l'auteur à décoder les malaises et la détresse de la situation de l'homme contemporain.

Son roman s'articule autour d'une sorte de road trip conduisant le lecteur de l'Espagne à la France, de Paris à Caen et en divers autres endroits. Les lieux sont des prétextes aux rencontres. Celles-ci dévoilent différentes facettes de la meurtrissure des âmes. Elles mettent en évidence le désarroi du personnage principal. Comme l'affirme Florent-Claude au jour de l'enterrement de son propriétaire: «... avec la désertification, la déchristianisation et toutes ces choses en "dé" le pauvre curé [présidant les obsèques] avait bien du travail...». Nous aussi, lecteurs, en y ajoutant toutes les différentes facettes d'une désolation anthropologique avérée.

Sans le support d'une molécule stimulant la sérotonine et soutenant l'humeur, l'existence est insupportable.

La détresse psychologique et morale de l'homme dispersé s'exprime au détour du triste constat d'un monde en écroulement. F-C Labrouste est nostalgique de passions éteintes, tant sexuelles que politiques. Il est aussi l'observateur critique de la déconstruction des repères. À cette enseigne, comme à son habitude, Houellebecq livre le meilleur, il offre l'occasion de bousculer les idées de convenances.

Parmi celles-ci, on retrouve la triste décomposition des liens humains ou le constat d'un conformisme déprimant consacrant la fin de toute possibilité de débats. La question de l'ambiguïté du rapport à la mortalité est très présente. Une société réduite à la recherche du plaisir immédiat, désertant la réflexion de fond et tournant le dos à la religion qui l'a vue naître, semble en appeler de la mort sous toutes ses formes. L'euthanasie comme le suicide deviennent des incontournables.

Figure emblématique de cet homme nouveau, tanné à en mourir, Arthur Conan Doyle est présenté comme un archétype. Parlant du père de Sherlock Holmes, l'auteur de la Carte et le territoire écrit: «... la vérité de Conan Doyle était qu'on sentait à chaque page vibrer la protestation d'une âme noble, d'un cœur sincère et bon. Le plus touchant était sans doute son attitude personnelle à l'égard de la mort: écarté de la foi chrétienne par des études médicales d'un matérialisme désespérant, confronté toute sa vie à des pertes répétées, cruelles, dont celle de ses propres fils, sacrifiés aux dessins guerriers de l'Angleterre, il n'avait pu en dernier ressort que se tourner vers le spiritisme, espoir dernier, consolation ultime de tous ceux qui ne parviennent ni à accepter la mort de leurs proches, ni à s'adhérer à la chrétienté.»

Michel Houellebecq me semble très juste dans son commentaire retraçant la posture du médecin et romancier écossais. Une société ne sachant plus composer avec le tragique de sa condition mortelle se perd dans un matérialisme désespérant, souffre indûment de la cruauté des pertes et se tourne facilement vers des spiritualités, ersatz de la religion.

L'idéologie derrière l'aide médicale à mourir (euthanasie, en novlangue), ou du suicide assisté est peut-être un de ces succédanés de piètre qualité? Sous des couverts de compassion, elle détourne la protestation à l'heure d'éprouver la noblesse de l'âme, elle confond sincérité avec bonté, elle réduit tout à l'authenticité et à l'autonomie sans prendre au sérieux l'injonction séculaire de ne pas tuer.

À l'égard des souhaits des mourants à être bien entourés, le héros du roman dit: «les unités de soins palliatifs traitent ces demandes avec compétence et humanité, ce sont des gens admirables, ils appartiennent au contingent faible et courageux de ces "petites personnes admirables" qui permettent le fonctionnement de la société dans une période globalement inhumaine et merdique.»

Ce petit commentaire à l'égard des agents de l'accompagnement apparaît comme une forme de résistance à l'absurde et une lueur d'espoir à la faveur de l'élévation de l'âme. Ces modestes poches de résistance tiendront-elles contre l'envahissement des progressismes à la mode? Florent-Claude est catégorique: «Absolument impossible, le verrou idéologique est trop fort.» Espérons le contraire, mais ne rêvons pas trop...

À travers son style sobre et efficace, Michel Houellebecq pourfend les idées reçues. Il est très étonnant de constater la popularité effective d'un auteur dont le propos offense tellement la soi-disant bien-pensance actuelle. C'est surprenant et révélateur.

Doit-on y discerner la marque d'un décalage entre propagande idéologique et ras-le-bol citoyen? La question se pose.

En tout cas, pour prendre une expression au goût du jour, l'ambiance du roman est résolument «trash» et une bonne partie du lectorat est attirée par cela. Mais par-delà ce décor glauque à outrance, la richesse des propos ne fait aucun doute et l'emporte. Tout est mis en place pour la finale, dont la profondeur et l'aspect percutant arrivent à point nommé. En refermant le livre, m'est revenue à l'esprit cette pensée puissante d'Augustin: «Il vaut mieux se perdre dans la passion que de perdre la passion.» Le lecteur qui lira jusqu'au bout saisira mon choix.

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