LES BLOGUES
20/07/2018 15:23 EDT | Actualisé 20/07/2018 15:34 EDT

La loi peut-elle encore réclamer ses droits?

Au cœur de la question couve la surprenante métamorphose du rapport à l'autorité, son effacement comme son détournement.

Louis-André Richard

Cette question, à l'allure saugrenue j'en conviens, ne cesse de me hanter depuis la lecture du puissant essai de Pierre Manent, intitulé: La loi naturelle et les droits de l'homme. Le professeur de philosophie politique attaque la problématique du rapport contemporain aux droits, comme aux lois, avec une pénétration d'esprit redoutable. L'opuscule collige six conférences prononcées en 2017, à l'invitation de la Chaire Étienne Gilson.

Il n'y a pas de loi, il n'y a pas de rapport à la loi sans la reconnaissance obligée des postures de dirigeant et de dirigé.

Au cœur de la question couve la surprenante métamorphose du rapport à l'autorité, son effacement comme son détournement. Il n'y a pas de loi, il n'y a pas de rapport à la loi sans la reconnaissance obligée des postures de dirigeant et de dirigé. Ainsi, «dans le bon régime de la cité grecque, c'est-à-dire dans la démocratie bien constituée, chaque citoyen commande et obéit alternativement: ou il commande, ou il obéit. Soit, Tertium non datur (autrement dit, il n'existe pas de troisième solution). Là où l'on sait ce que commander et obéir veulent dire, personne ne songerait à prétendre qu'il obéit à lui-même, ou qu'il se commande à lui-même, formules fétiches et cher paralogisme des adeptes de «l'autonomie [1].

Ce bon régime de la cité ne sort pas des nues. Il n'est pas le fait d'un construit sans assise. Pour les Grecs, l'observation de la nature commande la reconnaissance d'une autorité fondée sur le lien imposé des parents qui dirigent et des enfants qui sont dirigés. Ils nommaient cela la piété filiale, celle-ci inspirait la piété civique, puis la piété divine, à la fin.

C'est dire le respect des dieux comme des institutions publiques s'ancraient au constat de liens humains dictés par la nature, par ce qui ne dépend pas de nous et de notre activité pour exister.

Ce constat, dont la simplicité désarme, peut difficilement être récusé, du moins si l'on s'en tient aux premiers âges de la vie. Avec lui, défile le cortège des idées présentées à titre de dons afférents. On pense ici à l'identité sexuelle, ses différences, sa complémentarité. C'est la matière première de liens humains à ménager dans la perspective de choix possibles, obéissant à un donné irrépressible.

En revisitant les pensées de Machiavel et de Hobbes, il dégage la manière bien actuelle de réclamer des droits tous azimuts sans horizon commun en partage.

Mais ce référant s'estompe, au fur et à mesure que le temps passe. Le professeur Manent se livre à l'exercice éclairant de l'enquête retraçant le passage du donné au bricolé, celui de l'acceptation d'un droit «naturel» nouveau, sans la loi à son principe. En revisitant les pensées de Machiavel et de Hobbes, il dégage la manière bien actuelle de réclamer des droits tous azimuts sans horizon commun en partage.

La consécration du réel

Nous avons créé une distance incroyable entre «ce qui est» et «ce qui devrait être» au point de perdre de vue la concrétion du réel, sa complexité et ses lumières. Nous devenons amis des formes, affranchis des normes.

Ainsi, sous l'empire des droits individuels, l'autorité gagée sur la seule réclamation du désir de chacun prend le nom «d'autonomie».

Ce constat bien articulé dans le livre semble incarner la prospective établie par Raymond Aron en 1978. Celui-ci indiquait clairement la voie que nos sociétés ont empruntée: «Or, je crois qu'aujourd'hui, l'ennemi c'est l'État ou le pouvoir comme ennemi des désirs individuels; c'est aussi tous les interdits et toutes les institutions qui, en effet, limitent la liberté de l'individu en tant qu'être de désir. Je pense pourtant que le fait, dans l'ensemble des sociétés occidentales, quand on invoque l'idée de la société libre, l'idée de la liberté, ce n'est pas pour inviter les individus à obéir aux lois ou à se gouverner selon la loi rationnelle, mais plutôt les inciter à exprimer leur personnalité telle qu'elle est et à suivre leurs désirs tels qu'ils sont. Aujourd'hui, la liberté se définit dans nos sociétés par le refoulement du principe de réalité et la libération du principe de plaisir, la libération d'éros.[2]

Cette opération déterminant l'univers social dans lequel nous vivons a-t-elle sonné le glas à toute référence hétéronome? Nous pourrions croire que oui, mais comme d'une certaine façon la nature tend à réclamer toujours ses droits, le professeur Manent identifie et formule un substrat de référant. En effet, il constate la reconnaissance d'un lointain principe sous la forme d'un vague «vivant-pas-même-animal[3]. La proposition est éclairante. Elle indique, par une tournure négative à l'instar d'un interdit, un petit reste normatif fondé en «nature».

Déconstruire le naturel pour élargir l'empire de choix de plus en plus arbitraires, car soumis à nos seuls désirs, remplace notre situation d'animal raisonnable en celle de vivant sans distinction. Cette opération rend la loi esclave des droits et évacue la possibilité de la remise en question comme du jugement proprement éthique et critique. En effet, pourquoi prendre le temps de la réflexion alors que la loi cautionne et endosse toutes les options contradictoires? Au règne de tous les possibles, les motivations de l'élection des choix apparaissent obsolètes. Dans une perspective utilitariste et faussement pragmatique, une tolérance convenue coupe court à la recherche du vrai dans nos affaires humaines. La raison s'en trouve discréditée. Rien ne sert de discourir; la loi suffit et n'entrave point!

Une anthropologie de l'être vivant indistinct construit une autonomie à large spectre. Elle minimise d'autant l'importance du repère animal et sexué. Nous sommes passés à l'ère de «l'anthropoconstructivisme». Le professeur Manent montre bien comment nous avons transformé notre rapport à l'identité sexuelle tant reçue que donnée en identité singulière assumée et orientée: «Tandis que le sexe est dénaturalisé «en genre», l'homosexualité est naturalisée en «orientation sexuelle»: «on ne naît pas femme, mais on naît homosexuel, ou en tout cas on se découvre homosexuel. Ainsi parmi nous, la dénaturalisation de l'identité sexuelle et la naturalisation de l'orientation sexuelle sont advenues ensemble.» (16) Ce phénomène à la dynamique surprenante décrit bien les tendances inscrites dans le devenir d'un monde social échappant ses repères. Aucun moralisme n'entache les propos de l'auteur, pas de jugement sur les conditions, mais le regard incisif du critique débusquant l'étonnante mutation du rapport à la nature et à ses lois.

Mais que reste-t-il de naturel quand plus rien ne semble subsister de la nature? Parmi les thèmes abordés dans l'ouvrage, celui de notre condition mortelle et de la peur de mourir est fondamental. On aura beau s'éloigner des faits, nous sommes mortels, nous le savons et nous le craignons. L'analyse pénétrante de Pierre Manent ne se contente pas de rappeler cela, elle investigue au point de nous aider à saisir la dissociation opérée entre vie et mort. En effet, le rapport à la mortalité inscrit dans celui à la vie subit désormais un grand écart de perspectives.

En fait, la mort n'est plus envisagée comme une dimension intrinsèque au continuum de l'existence, mais plutôt comme un facteur extrinsèque. La mortalité, comme situation limite interpellant la réflexion sur le sens de l'aventure humaine, bascule dans l'univers d'un obstacle à éliminer, d'un défaut à réparer. On laisse miroiter le spectre de l'étirement de l'existence ad infinitum, mais à son défaut on réclame un droit de prévention de l'accident. C'est une sorte de police d'assurance tout risque, publiquement entérinée, sous les diverses formes de légalisation de l'euthanasie ou d'assistance au suicide.Cette pression visant à provoquer soi-même l'accident n'est-elle pas l'épiphénomène d'une mutation du rapport à la loi naturelle? Le professeur Manent fait remarquer, en observant le cas de l'homicide en situation de légitime défense, la tentation de passer d'une légitimité exceptionnelle à la normalisation de l'exception. Ainsi la loi naturelle a toujours été formulée sous forme d'interdit, mais la voilà remplacée peu à peu par le dictat du permis.

À l'origine, l'autorité du «tu ne tueras point» s'imposait sans équivoque. Ainsi, la légitime défense cautionne le droit de se défendre, jamais celui de tuer. Mais, en inventant des expressions nouvelles comme «aide médicale à mourir» ou «soins appropriés en fin de vie» pour désigner la mise à mort d'une personne par l'action d'une autre, on remarque un certain retournement dans l'esprit de la loi. C'est la loi de permission au demeurant de la loi d'interdiction.

Les diagnostics sont lucides et bien articulés. Que faire alors devant une sorte de logique de la dispersion au regard des ancrages pérennes nous définissant entre sexualité et mortalité? Les menaces de l'effritement de la vie bonne en démocratie sont-elles avérées? Le lecteur jugera de la finesse des analyses comme de l'acuité du propos, mais cette série de conférences ne nous laisse pas sans piste de solutions, sans pragma à cultiver. Nous sommes conviés à revisiter sous le regard d'Aristote ces motifs fondamentaux inhérents à nos conditions humaines. Il s'agit de l'agréable, de l'utile et du noble. Le professeur Manent averti et propose: «... Le principe de cette proposition pourrait être résumé à peu près ainsi : une société, un régime, une institution qui ne font pas suffisamment de place, qui n'ouvrent pas une carrière suffisante aux trois grands motifs que nous avons fait ressortir [l'agréable, l'utile et le noble ], eh bien, cette société, ce régime, cette institution ne sont pas conformes à la loi naturelle, c'est-à-dire à cet ordre de la vie pratique que l'homme n'a pas fait, mais dans lequel non seulement il vit meilleur et plus heureux, d'une manière plus conforme à sa nature et à sa vocation, mais trouve une connaissance plus complète et plus exacte de lui-même.[4]»

Alors, la loi peut-elle encore réclamer ses droits? En un sens,elle le fera toujours, c'est dans sa nature. Par contre, nous conservons la liberté de la faire taire. Dans nos tentatives souvent bien maladroites pour mieux vivre, la réflexion de Pierre Manent fournit l'occasion de rester à l'écoute de ce qui est plus grand que nous. Ainsi, on peut espérer que la générosité de lois que nous n'avons pas écrite saura raison de certains droits inventés,moins agréables et utiles qu'il n'y paraît.

Dans la suggestion de porter le regard sur l'agréable, l'utile et le noble, il y a l'ouverture à penser de nouveau le fondement des liens humains. C'est toute la question de l'amitié et de l'amicalité dont on est convié à pénétrer la signification. Si les amis, aux dires de Platon, se reconnaissent par le partage de désirs en commun, le beau livre de Pierre Manent se veut une occasion d'actualiser le désir de comprendre, mais aussi, celui de tisser des liens humains dignes des lois qui les inspirent.

---------------

[1] Manent, Pierre, La loi naturelle et les droits de l'homme, PUF, Paris, 2018, p. 128.

[2] Aron, Raymond, Liberté et égalité, éditions EHESS, Paris 2013, pp. 55 et 56.

[3] Manent, Pierre, La loi naturelle et les droits de l'homme, PUF, Paris, 2018, p.11.

[4] Manent, Pierre, La loi naturelle et les droits de l'homme, PUF, Paris, 2018, p. 120.

À LIRE AUSSI:

» Les dangers du «présentisme» en politique canadienne
» Santé mentale et services de psychologie: 4 questions aux parti politiques
» Pour en finir avec la notion d'identité québécoise