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25/05/2018 09:00 EDT | Actualisé 25/05/2018 09:00 EDT

Gérard Depardieu, Obélix et Barbara!

J'ai retrouvé la grandeur de l'intelligence sensible d'un des plus grands acteurs de cette génération.

Depardieu n'est pas un chateur, il le souligne lui-même.
Bertrand Rindoff Petroff via Getty Images
Depardieu n'est pas un chateur, il le souligne lui-même.

La dernière fois que j'ai vu Gérard Depardieu, j'étais sur scène avec lui. Ça fait 13 ans. C'était à la basilique Notre-Dame de Montréal. Professeur de philosophie, attaché à la pensée de saint Augustin, je l'avais convaincu de faire au Québec, ce qu'il avait déjà offert en Algérie, en France et en Italie. Il a eu la générosité de m'accorder sa confiance. Par un soir glacial de novembre, je présentais le penseur Augustin, j'assurais les transitions et lui propulsait le verbe du philosophe maghrébin, il redonnait son oralité à une littérature pérenne. Cette soirée a été mémorable. Elle restera gravée dans ma mémoire pour toujours.

Mardi, j'assistais à Québec au spectacle Depardieu chante Barbara. J'ai retrouvé la même intensité, la même finesse, la même justesse dans l'esprit. Mais pour dire les choses telles qu'elles me sont apparues dans leur paradoxe, j'avais l'impression d'être en face d'Obélix offrant des fleurs à Falbala, ou plutôt à Barbara.

La présence de Depardieu sur les planches est immense dans tous les sens du terme.

Attention à l'image! Depardieu n'est pas un chateur, il le souligne lui-même. Sa prestation très en staccato permettait de passer du chant à la déclamation sans coup férir. La présence de Depardieu sur les planches est immense dans tous les sens du terme. On le voit, on voit un être de démesure. C'est gigantesque, c'est du lourd. Il est gros, il a le souffle court. Il s'élance lentement, mais avec une assurance avérée.

Et puis cette masse brute, dont tout indique la maladresse comme l'inconvenance, s'efface en quelque sorte pour porter la beauté des textes de Barbara. L'espace du Grand-Théâtre était soudainement empreint de légèreté, l'âme de la chanteuse se déplaçant un peu partout autour de nous. Il y avait quelque chose d'enveloppant et de tellement gracieux. Modération et actes, il y a du génie là-dedans!

Que Gérard Depardieu se glisse dans la peau de Cyrano ou mieux d'Obélix, soit, on conçoit certains des repères! Mais qu'il s'infiltre dans l'esprit de Barbara, c'est sidérant. Lancé à toute vapeur, le monstre sacré du cinéma français répand ses fleurs tout au long du spectacle. Même si on sent les rouages qui grincent parfois, même si on est surpris par le souffle de la machine, la volupté l'emporte!

J'ai retrouvé la grandeur de l'intelligence sensible d'un des plus grands acteurs de cette génération. Si je ne m'abuse, ce cher Gérard s'est retrouvé en lice au dernier gala des victoires de la musique pour ce spectacle, pas mal tout de même!

Le spectacle terminé on s'étonnait qu'il le soit déjà. Pas d'entracte, une heure quarante plus tard, tout était fini. Au sortir, je remarquais le public accusant un âge certain, disons qu'il y avait beaucoup « d'âmes mûres » dans l'assistance. Alors monta en moi un souvenir du temps de ma rencontre avec lui. Je me suis souvenu de son passeport de l'époque, on pouvait y lire Gérard Depardieu, vigneron. Pourquoi « vigneron » lui avais-je demandé ? « Parce que je suis un mec qui passe et lors même qu'on m'aura oublié comme acteur, mon amour de la terre comme du vin restera » m'avait-il répondu...

C'est vrai que tout passe et très vite de surcroît. Quand je raconte à mes étudiants actuels l'histoire surprenante de notre rencontre, ils ne savent plus très bien de qui il s'agit. En insistant un peu, ils le reconnaissent : « Oui, c'est Obélix, d'accord » et en grattant un peu, en raison de certains cours de français, ils se souviennent de Cyrano.

Mais en le voyant évoluer sur la scène de Québec, j'ai compris qu'il y a des talents qui nous survivront. Depardieu en possède tout un! Il en restera quelque chose au panthéon de nos mémoires collectives où retentiront comme un écho, les mots de Barbara elle-même : « Mémoire d'un autre temps, d'une autre vie, tu me reviens. Dans l'eau du paysage, se mirent vos visages », celui d'un Obélix offrant ses fleurs à Barbara ...