LES BLOGUES
02/06/2018 08:00 EDT | Actualisé 02/06/2018 08:00 EDT

Quand le Marché du Nord devient le Marché Jean-Talon

Aller au marché est pour moi, tout à coup, une prise de risques.

Getty Images

Enfant, je me rappelle bien de ces samedis où nous allions, ma mère, ma tante ma sœur et moi chez Sami Fruits avant d'aller faire une razzia dans les magasins de la Plaza Saint-Hubert. Ces souvenirs sont aussi chers que les fruits coupés que je mangeais sans hésiter partout dans le marché.

Nous qui habitions Saint-Léonard, nous venions dans la Petite-Italie sans savoir que quelques années plus tard, ce quartier si cher à nos habitudes deviendrait autre. C'est très tard d'ailleurs que j'ai su que ce quartier portait le nom de Petite-Italie. Là où j'habitais à Saint-Léonard, il y avait aussi des Italiens.

Les années ont passé et Sami Fruits a fermé ses portes. Pour vingt dollars au marché Jean-Talon, j'ai vraiment moins d'items. Sami Fruits s'est exilé dans les quartiers de banlieues où résident maintenant ceux qui fréquentaient ce lieu névralgique du Marché du Nord.

Récemment, et je n'arrive pas à me souvenir bien comment, j'ai découvert des desserts : les maamouls que je délecte avec appétit dès que j'arrive à en trouver. Ce sont des petits biscuits faits avec de la semoule de blé, fourrés aux dattes, à la pâte de noix de Grenoble ou de pistaches, recouverts de sucre en poudre. Ce sont les versions que j'ai trouvées ici à Montréal. J'imagine bien qu'il existe une variété infinie de là d'où ils viennent, soit du Moyen-Orient. Rien n'est moins certain. Plusieurs pays doivent se réclamer de la maternité de ces biscuits.

Il y a un kiosque de produits « orientaux », en dessous de la banderole, installée au moment de l'enregistrement de l'émission de cuisine Des kiwis et des hommes, où il est écrit Marché Jean-Talon. En raison de cette nouvelle signalisation, je regardais toujours l'émission avec un désagréable sentiment d'étrangeté. Ce n'était pas le Marché Jean-Talon, mais le Marché du Nord. Peu importe, ce jour-là je voulais des maamouls.

Je suis avec ma fille qui a deux ans, elle me tient la main. Je repère le lieu où sont admirablement disposés les maamouls. L'intention de me diriger vers le kiosque est claire. Un homme me fixe. Pas la personne à l'intérieur du comptoir, non, un client lambda du marché, il me fixe. Il a les jambes écartées et il croise ses bras sur sa poitrine. Il ne me quitte pas des yeux. Ma gourmandise me mène soudainement sur des terrains houleux. Je veux seulement acheter des maamouls. Défiante, je m'approche. Je le regarde. Je me tais, je suis avec ma fille et elle n'a que 2 ans. Il me fait obstruction. Je dois le contourner pour voir les desserts.

Je regarde autour de moi, personne ne voit ce qui se passe, ce qu'il fait. Il m'intimide. Il me dit que je ne peux pas aller là. Il me dit avec son corps et surtout son regard que je ne peux pas aller là où il se trouve.

Je contacte des yeux la vendeuse. Je dois contourner l'homme blanc qui, les jambes bien écartées comme en position de combat, les bras croisés prêt à bondir, les yeux rivés sur moi, cherche à me faire peur. Je le contourne donc et j'achète quelques maamouls, comme si de rien était.

Personne ne voit, ma fille me tient la main. Je dois partir vite. S'il m'invective, je réponds, sinon, je m'en vais le plus tranquillement possible. S'il me frappe devant ma fille, elle sera blessée. C'est une éventualité que je dois calculer. S'il m'injure devant ma fille, elle sera terrorisée. Le temps viendra vite où ce sera son tour de surveiller ses arrières. Je l'épargne tant que je peux.

Quand le Marché du Nord devient le Marché Jean-Talon, il se gentrifie. Il exclut les habituées. Des femmes comme moi, noires, qui veulent acheter des maamouls. Aller au marché est pour moi, tout à coup, une prise de risques.

Qui aurait imaginé que le théâtre d'une émission qui a cru bon de faire un pastiche du titre du roman Steinbeck, Des souris et des hommes, deviendrait le lieu même d'un événement d'une dangereuse banalité, d'une exclusion ordinaire, facile et sans appel?

Alors que Steinbeck écrivait son roman, en 1937, sur la terre plusieurs fois millénaire qui prenait le nom des États-Unis, d'autres hommes se faisaient lyncher, sans procès. Les espaces ne sont jamais les mêmes, ça dépend toujours de qui y entre.