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01/02/2017 10:48 EST | Actualisé 01/02/2017 10:49 EST

Entre deux feux

Québécoise d'adoption depuis deux décennies, je ne sais plus à quel saint me vouer. On me dit musulmane, ça doit être vrai. Je ne sais plus ce que ça veut dire.

Québécoise d'adoption depuis deux décennies, je ne sais plus à quel saint me vouer. On me dit musulmane, ça doit être vrai. Je ne sais plus ce que ça veut dire. Je ne me suis jamais identifiée par une religion. Je suis moi. Certes, je suis issue d'une culture musulmane, mais pas juste. Mais bon après tout, le monde est fait de catégorisations inutiles du genre « minorité visible ». Je m'en fous.

Pour ma petite histoire, j'ai déjà mis les pieds dans une mosquée, une fois, il y a 9 ans jour pour jour, lors des funérailles d'un proche. J'ai déjà assisté à un mariage juif dans une synagogue. J'ai été dans des Églises pour diverses occasions. Rien là. Je suis un produit du multiculturalisme, sans pour autant accepter l'inacceptable. Personnellement, dans ces lieux où on est censé se réunir en communion, pour vivre ensemble la joie ou le deuil, j'étouffe quand des prosélytes me vantent les mérites de leur foi. Mais bon, je m'en fous.

En France l'année dernière, un prêtre de 86 ans se fait égorger comme un poulet en pleine messe par des djihadistes. Plusieurs mois plus tard, des musulmans se font tirer comme des lapins en pleine prière par un présumé Alexandre. À force de se faire traiter comme des animaux, on le devient, et la haine attire la haine. Tu te résignes à dire que le monde est un gros bordel et ça ne va pas en s'améliorant.

Une fois de temps en temps, un attentat explose quelque part dans le monde. Habituellement, « Allah Akbar » n'est jamais loin. Puis, je m'attends à lire quelques commentaires nauséabonds sur Facebook. L'occasion de faire un petit ménage sur sa liste de temps en temps. Alors tu te dis : « ah non, pas toi ! » Mais bon, c'est aussi facile d'être raciste que de s'indigner derrière un écran.

L'année dernière encore, une tête de porc est déposée devant cette même mosquée de Québec, avec une carte sur laquelle est inscrit : « bonne (sic) appétit. » Tu te dis qu'ils feraient mieux d'offrir du cochon à manger aux pauvres. Pour avoir habité Sainte-Foy et entendu avec dégoût les radios-poubelles de la Capitale, j'ai vite constaté que dans une microsociété homogène, l'ignorance s'étale comme de la merde sur le trottoir.

Je me fais alors mon reality check, quand tu sais qu'un de tes proches s'est déjà fait attaquer par des skinheads près du Stade olympique le jour de la Saint-Jean ; quand tu sais qu'une femme voilée se fait insulter devant un public sous silence. Tous les autres cas d'agressions quotidiens qui passent inaperçus, sans enquête. Du racisme ordinaire, auquel on s'habitue, jusqu'à ce que ça finisse en bain de sang.

De fuir son pays pour échapper au fanatisme religieux qui nous pourchasse tous, c'est une chose. Mais de tomber sous le terrorisme « christianiste » justement à cause de ses origines (comme quoi, ça existe encore depuis le Moyen-Âge), c'en est une autre. L'incitation à la haine, ça marche. Il y aura toujours un cas d'abruti fini, quelque part dans un sous-sol crasseux, prêt à dégainer. Le 11 septembre, puis les accommodements raisonnables, suivis de la charte des pseudo valeurs québécoises, le tout couronné par Trump. C'est du propre tout ça. Un pas sépare la parole de l'acte, comme on a sous-estimé les enseignes « juden verboten » avant la Deuxième Guerre mondiale. J'exagère ?

Tu te dis que personne n'a le monopole de la connerie, et qu'on n'est pas sorti du bois. Puis, quand tu te rends à un rassemblement de solidarité lancé justement sur Facebook, tu es soudainement ému. Tu vois ces gens, de toutes les couleurs, de tous les accents, dont beaucoup, beaucoup de pures laines venus pour Abdelkrim, Aboubaker, Azzeddine, Khaled, Karim, Mamadou, Ibrahima. Des milliers de personnes venus s'entasser, rentrer et sortir d'un métro plein à craquer, affronter le -20 avec des pancartes improvisées ; des bénévoles distribuer du chocolat chaud et des beignes offerts par le Tim Horton. Des scènes que je n'aurais jamais cru voir. Tu te dis alors que tout n'est pas perdu. Quand tu vois le Marocain, au Québec depuis 40 ans et qui, présent ce soir-là en larmes, disait aux journalistes vouloir rentrer au pays, tu as envie de lui répondre : tu as le droit d'exister et surtout, ne les laisse pas gagner. Reste, ça vaut la peine.

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